Gruissan, France — Dans une parcelle isolée, près de Narbonne, dans le sud de la France, une équipe de chercheurs travaille depuis une trentaine d’années à créer des cépages résistants aux principales maladies de la vigne. Si les travaux effectués au Centre de recherche de Pech-Rouge tiennent leurs promesses, ils pourraient permettre d’éliminer l’usage des produits chimiques et d’amoindrir l’impact des changements climatiques.

Karyne Duplessis Piché Karyne Duplessis Piché
collaboration spéciale

La voiture quitte le rivage fréquenté de la plage de Gruissan, au bord de la Méditerranée, pour s’enfoncer dans le massif de la Clape. Après une vingtaine de minutes sur un chemin rocailleux, le véhicule débouche sur un plateau rempli de vignes, entouré de pins d’Alep, de garrigue et de falaises de calcaire. Le chercheur Hernan Ojeda débarque de la voiture et inspecte les plants.

Au premier coup d’œil, les rangées bien alignées ressemblent à n’importe quel vignoble. Pourtant, dans cet endroit isolé, les vignes sont hors du commun.

On n’a fait aucun traitement, même pas avec du cuivre, et regardez la santé des vignes.

Hernan Ojeda, chercheur

Hernan Ojeda se trouve dans une parcelle expérimentale du Centre de recherche de Pech-Rouge de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA). Ici, il n’y a ni roussanne, ni bourboulenc, ni grenache, les variétés habituelles de cette région du Languedoc, mais plutôt du 3180-16-8-n et du 3160-12-3-n.

Ces cépages, aux noms inconnus, sont le fruit d’un travail entrepris il y a 30 ans par Alain Bouquet. Considéré comme le père des cépages résistants en France, il a voulu mettre au point une vigne capable de se défendre contre les principales maladies, soit l’oïdium et le mildiou, avec comme objectif d’éliminer l’utilisation des produits chimiques. Un enjeu de taille, puisqu’encore aujourd’hui, 20 % des fongicides utilisés en France servent à l’industrie viticole, qui ne représente pourtant que 4 % des surfaces cultivées.

PHOTO KARYNE DUPLESSIS-PICHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Le chercheur Hernan Ojeda dans le vignoble expérimental du Languedoc

Les hybrides à la rescousse

Dans les années 70, M. Bouquet a trouvé la piste de solution à 4000 km de son centre de recherche. Il a découvert dans le sud-est des États-Unis la Muscadinia rotundifolia, une vigne sauvage résistante à toutes les maladies, mais dont les raisins ont mauvais goût.

« Pendant des années, il a croisé cette vigne avec les variétés qu’on trouve en France [Vitis viniferas], explique Jérôme Villaret, du Conseil interprofessionnel des vins du Languedoc. Année après année, il a gardé uniquement les plants qui avaient les plus belles caractéristiques en termes de qualité de vin et qui étaient aussi résistants aux maladies. »

Sur un tableau qui ressemble à un arbre généalogique, on peut suivre le croisement du 3180-16-8-n. Parent avec le grenache noir, ce nouveau cépage est considéré à 96,9 % comme un Vitis vinifera. Une fois les raisins vinifiés, la différence est imperceptible, assure M. Villaret.

J’ai servi notre vin expérimental à des experts, aux côtés d’autres grenaches. Ils n’ont pas vu la différence.

Jérôme Villaret, du Conseil interprofessionnel des vins du Languedoc

Ils ont toutefois vu la différence lors de la vendange 2018. Alors que le mildiou a fait des ravages considérables dans le sud de la France, les parcelles plantées avec des cépages résistants étaient faciles à observer : verdoyantes, sans taches brunes.

Problème de communication

Le champ expérimental de Pech-Rouge contient une douzaine de nouveaux cépages sélectionnés par Alain Bouquet. Les plus prometteurs descendent du grenache, du fer servadou, de l’ugni blanc et du marselan. Après des décennies de recherche, une vingtaine de vignerons du Languedoc ont accepté de tester ces variétés dans leur vignoble l’an dernier.

À 150 km à l’est de Gruissan, près de Nîmes, la famille Coste fait partie du groupe. Elle a planté un hectare de vignes résistantes, et ce, même si le domaine n’utilise déjà aucun pesticide. Selon Jean-Fred Coste, l’agriculture biologique ne sera bientôt plus suffisante.

« Il y a une pression sociale énorme sur l’utilisation des produits chimiques en France, explique le vigneron et président de la cave coopérative d’Héraclès. Quand les gens voient un tracteur dans le champ, ils ne font pas la différence entre un traitement bio ou conventionnel. Ça devient problématique. »

Puisque Jean-Fred Coste n’est pas le seul de son village à avoir planté des cépages résistants, le président de la cave coopérative songe à créer une cuvée spéciale pour mettre en valeur ces variétés dans les prochaines années.

Il reste un problème à régler : le nom des cépages.

« On a un enjeu de communication, précise Jérôme Villaret. On ne peut pas commercialiser des vins avec des numéros. Ça ne dira rien aux consommateurs. L’administration française demande à ce que l’on n’utilise pas le nom des cépages desquels ils descendent pour éviter la confusion avec le cépage d’origine. Grenache-X, par exemple. »

L’administration espère trouver une solution d’ici deux ou trois ans. De l’autre côté des Alpes, les Italiens ont coupé court au débat. Les vignerons peuvent déjà utiliser une dizaine de variétés résistantes et leur nom est parfois resté le même que celui du cépage dont elles descendent.

Moins d’alcool

Tandis que le soleil se couche derrière les escarpements de calcaire qui surplombent la parcelle de Pech-Rouge, Hernan Ojeda se réjouit devant une autre particularité de certains cépages résistants : leurs fruits sont moins sucrés. Leurs vins sont donc moins alcoolisés.

« Ce n’était pas ce qui était recherché au départ, précise le scientifique, mais c’est ce que les vignerons veulent aujourd’hui. »

Avec le réchauffement du climat, le degré d’alcool des vins monte en flèche. Un casse-tête pour les producteurs de vin, qui cherchent des solutions. Les cépages résistants pourraient venir à la rescousse.

Reste à savoir si les vignerons et les consommateurs sont maintenant prêts à tenter le coup.