(Bordeaux) Deux personnalités de la viticulture bordelaise ont été renvoyées devant le tribunal correctionnel pour « prise illégale d’intérêts », soupçonnées d’avoir été à la fois juges et parties dans un classement des grands crus de Saint-Émilion en 2012, a appris lundi l’AFP de source proche du dossier.

Agence France-Presse

Dans cette affaire, le parquet de Bordeaux avait ouvert le 29 novembre 2013 trois informations judiciaires après les plaintes de trois candidats déchus du prestigieux classement de l’AOC « Saint-Émilion Grand Cru ». Six ans après, une juge d’instruction vient de signer son ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel de Bordeaux, contre l’avis du parquet qui avait requis un non-lieu. Le procès ne devrait pas se tenir avant plusieurs mois.

« C’est une première victoire acquise difficilement car dans ce dossier, on ne peut pas dire que nous avons été aidés par le parquet », a commenté auprès de l’AFP Éric Morain, l’avocat des trois châteaux déclassés, Croque-Michotte, Corbin-Michotte et La Tour du Pin Figeac.

Hubert de Boüard, copropriétaire du Château Angelus, l’un des quatre Premier grands crus classés A de Saint-Émilion promu en 2012, et Philippe Castéja, propriétaire du château Trottevieille, alors maintenu « Premier Grands crus classés », avaient été mis en examen en septembre 2018 pour des faits qu’ils ont toujours contestés. Le premier, contacté par l’AFP, n’a pas donné suite. De son côté, Philippe Castéja s’est dit « surpris » par cette décision et n’a pas souhaité commenter.

Tous deux appartenaient au comité national des vins de l’Inao (Institut national de l’origine et de la qualité), chargé de la nomination des membres de la commission de classement et de l’approbation de ce classement des vins de Saint-Émilion.

La justice leur reproche d’avoir participé à l’opération de classement contestée, et ce, alors qu’ils avaient « tous les deux des intérêts personnels dans des exploitations ayant candidaté au classement », conclut la juge dans son ordonnance signée le 16 août, dont a eu connaissance l’AFP.

« Cette ordonnance particulièrement motivée démontre que les deux hommes faisaient la pluie et le beau temps et aussi le classement », a ironisé Me Morain, l’avocat des trois châteaux plaignants.

Pendant la procédure de classement entre 2007 et 2012, M. de Boüard a en outre cumulé des fonctions importantes dans le monde du vin, dont la présidence du comité régional de l’Inao et celle de l’Organisme de défense et de gestion (ODG) de Saint-Émilion, de même que M. Castéja (ex-vice-président du comité national de l’Inao).

Pour les enquêteurs, M. de Boüard, en particulier, a été « omniprésent à tous les stades de la procédure d’élaboration du classement 2012 » des Saint-Émilion grand cru.

Ce classement créé en 1955, véritable enjeu commercial et financier pour les propriétés viticoles, est révisé tous les dix ans par l’Inao, dépendant du ministère de l’Agriculture.  Contesté devant la justice administrative, il a été validé en appel en avril. Le Conseil d’État, saisi d’un pourvoi, devra trancher.