Âgée de 23 ans, Cendrine Lavoie est devenue la première mécanicienne en 45 ans d’histoire à être embauchée par Léo Harley-Davidson, à Brossard. Ce qui l’attire dans ce boulot ? « Harley, c’est de la “vraie” mécanique. Ce n’est pas comme sur une japonaise ou une européenne », dit celle qui possède pourtant sa propre Kawasaki Ninja… et qui bidouille sur des moteurs depuis sa plus tendre enfance.

Alain McKenna
Alain McKenna Collaboration spéciale

« À 5 ans, je pilotais des petites motos tout-terrain. » Elle s’est intéressée aux acrobaties sur deux roues également, à ses risques et périls, semble-t-il. Suffisamment pour abîmer sa monture et demander l’aide de son beau-père pour la réparer, à tous les coups.

Prendre la relève familiale… à sa façon

L’expérience acquise à la dure n’a pas nui, une fois sur les bancs d’école. Dix des trente élèves qui ont suivi une formation en même temps que Cendrine, à l’École professionnelle de Saint-Hyacinthe, étaient des femmes. Seulement deux ont décroché un diplôme, se rappelle la jeune professionnelle. « C’était une formation qui n’était pas si simple que ça, dit-elle. Je pense que le principal frein, c’est que tu dois déjà posséder une certaine familiarité avec le monde de la moto. »

Son ambition était simple : gravir les échelons dans l’atelier de mécanique générale de sa mère et de son beau-père, à McMasterville, en vue d’en prendre la relève. Mais même les meilleurs plans ne se réalisent pas toujours comme prévu. Ses parents, peu enclins à la voir patauger dans le cambouis, lui auraient proposé à quelques reprises une carrière dans des domaines plus traditionnels, comme la coiffure ou l’esthétisme.

Pas de ça pour celle qui, malgré son affection pour la gymnastique et le cheerleading, est d’abord attirée par l’odeur du carburant. Ce qui, on imagine, a dû donner lieu à des discussions familiales corsées, en route vers un compromis qui allait sceller son avenir : tenter sa chance au cégep, d’abord, et si ça ne marchait pas, elle serait libre d’étudier la mécanique. Chose qui s’est donc réalisée, et qui l’a finalement menée à travailler dans le fameux atelier automobile familial pendant quatre ans.

C’est là où l’histoire prend une nouvelle tournure. La « fille du proprio » trouve l’expérience difficile, en raison de sa position inconfortable entre les patrons et les autres employés, et commence à perdre goût à sa profession. Soudain, une offre d’emploi chez Léo Harley-Davidson est repérée par son copain. Elle se présente en entrevue devant Maggy Michaud, la directrice du service, et ça clique. À la tête d’un service exclusivement masculin, celle-ci est bien placée pour épauler sa jeune mécanicienne, au besoin.

Car les réactions des clients ne sont pas toujours aussi positives qu’on aimerait le croire, admet-elle.

Il y a un côté macho qui est encore présent, chez certains, mais c’est de moins en moins le cas. L’univers [des Harley-Davidson] reste un monde à part, l’esprit de communauté y est assez fort. Des fois, les gars sont étonnés.

— Cendrine Lavoie

Deux roues électrisantes

Heureusement, ça change. Et vite. À preuve : quand on évoque l’arrivée de la LiveWire, une moto à moteur électrique débarquée au sein de la gamme en début d’année chez Harley-Davidson, la discussion s’anime soudainement.

Cendrine et Annie Martel, responsable du marketing pour Léo Harley-Davidson, comparent leurs impressions sur ce bolide qui, à sa façon, tente de sauver la marque de Milwaukee d’un déclin en pente douce. « Harley a besoin de se rajeunir et de se moderniser. La LiveWire passe de 0 à 100 km/h en 2,7 secondes. C’est magique. Même les gros barbus sont épatés ! »

Les gros barbus ? En trois mots, l’image stéréotypée de cette marque plus que centenaire. Une image généralement accompagnée d’une pétarade bien audible et d’un arôme de gaz d’échappement qui complètent l’offre multisensorielle typique des motos de tourisme à l’américaine.

Rien de tout ça avec la LiveWire, dont Léo Harley-Davidson a accueilli le prototype pour quelques jours, il y a cinq ans. Ses représentantes sont bien placées pour constater son magnétisme. Cela dit, un seul mécanicien possède la formation pour prendre soin des futurs clients branchés.

Intéressée ? « Ça attire les plus jeunes. Je connais moins ce type de technologie, mais je sais que ça ouvrirait bien des portes… », avance la mécanicienne montérégienne. « Mais je préfère continuer à jouer dans les moteurs à essence. »

Rebrancher Harley

L’automobile a Tesla. Le monde de la moto ? La place du perturbateur qui électrifiera, voire qui chamboulera ce marché est encore à prendre. En déclin depuis des années, la société Harley-Davidson a manifesté un intérêt timide, mais bien concret pour ce titre, avec la LiveWire, d’abord, puis avec une gamme de vélos électriques qui seront lancés chez nous sous peu. Sa direction se donne cinq ans pour exécuter ce plan, appelé « Rewire », afin de rajeunir et diversifier sa clientèle. Le succès de l’opération demeure bien incertain, Harley-Davidson n’ayant pas exactement cultivé l’aura d’une marque innovatrice, voire moderne, depuis sa création en 1903. Au moins, la volonté d’évoluer semble sincère.