Mara Joly entame cette semaine le tournage d’une série de fiction dotée d’une distribution majoritairement racisée. Une rareté au Québec. En entrevue, l’auteure, réalisatrice et productrice décrit Après le déluge comme son cheval de Troie.

Publié le 15 août
Marc-André Lemieux
Marc-André Lemieux La Presse

Le drame en six épisodes, qui devrait sortir en décembre sur Crave et dont l’action se déroule au cœur d’un quartier chaud de Montréal, racontera l’histoire de Maxime Salomon (Penande Estime), une policière qui initie quatre jeunes turbulents aux arts martiaux mixtes pour leur éviter un casier judiciaire. Cette décision pourrait toutefois lui coûter cher. La pratique d’un sport aussi brutal peut-elle vraiment aider des jeunes à s’extirper d’un environnement violent ? Peut-on combattre le feu par le feu ?

« Mon petit frère a déjà pratiqué [les arts martiaux mixtes], indique Mara Joly, rencontrée dans l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie à Montréal. J’ai vu comment ça a canalisé sa colère, comme ça a transformé sa vie. Ça l’a aidé à accéder à des études universitaires à HEC. Ce n’est pas rien, considérant toutes les épreuves qu’on a traversées en grandissant. Dire qu’on vient d’un background difficile, c’est un euphémisme. »

Une épiphanie

Le parcours de Mara Joly est effectivement loin d’être banal. Née au Québec d’une mère d’origine afro-américaine et d’un père blanc, l’actrice de formation (qu’on a pu voir dans Faits divers) a quitté la province à l’âge de 6 ans pour y revenir une dizaine d’années plus tard. Durant cet intervalle, elle a suivi sa mère en France, au Sénégal, au Gabon, ainsi qu’en Afrique du Sud, où elle raconte avoir vécu des « situations exigeantes ».

C’est avec beaucoup d’émotion qu’elle relate les différences de traitement qu’elle a observées, en tant qu’adolescente white-passing — un terme hérité de l’anglais qui désigne les personnes qui, tout en étant racisées, sont perçues comme blanches – issue d’une mère « clairement afro ».

« Je suis arrivée en Afrique du Sud au début des années 2000. Aux yeux du monde entier, l’apartheid était terminé, mais sur place, ce n’était pas vraiment ça. J’ai plein de souvenirs… Une fois, à la banque, la personne ne voulait pas servir ma mère, mais parce qu’elle n’avait pas le choix d’un point de vue légal, elle me parlait à moi. »

« Il y avait quelque chose d’assez troublant dans tout ça, poursuit-elle en refoulant ses larmes. Là-bas, tu pouvais tuer un Noir et clairer ton casier judiciaire en donnant du cash aux policiers. C’était tellement violent. Vivre dans un monde où quelqu’un pouvait passer ma mère pour 50 piastres, c’était terriblement angoissant. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Mara Joly

C’est ainsi qu’à 14 ans, Mara Joly a commencé à détester sa peau blanche. « J’en ai souffert toute ma vie qu’on nous sépare, ma mère et moi. D’avoir plus de chances qu’elle… Je trouvais ça injuste. Toute la violence qu’elle vivait et dont j’étais épargnée… »

À cette époque, la jeune Mara Joly aimait s’échapper dans ses bouquins, et ceux qui traitaient de mythologie gréco-romaine comblaient parfaitement son besoin d’évasion. C’est en lisant le mythe du cheval de Troie, évoqué dans l’Odyssée d’Homère, qu’elle affirme avoir connu « une épiphanie ».

Je me suis dit : “La raison pour laquelle tu as cette peau-là, c’est peut-être pour percer la forteresse et créer des ponts, ouvrir un dialogue. Profite du fait que tu as l’air d’une Blanche pour jouir de certains privilèges au lieu d’en souffrir quand tu regardes ta mère. Embrasse-les, fraie-toi un chemin et, éventuellement, tu feras quelque chose avec.”

Mara Joly

Ce « quelque chose », Mara Joly l’a finalement trouvé, deux décennies plus tard.

De nouveaux visages

Le tournage d’Après le déluge débutera jeudi dans le quartier Saint-Henri. Il s’étirera jusqu’au début du mois d’octobre. Mara Joly dirigera une distribution particulièrement diversifiée qu’elle couvre de fleurs.

Outre Penande Estime, une cascadeuse reconvertie en comédienne qui apparaîtra au sommet du générique, la série mettra en vedette Karl Walcott (Le chalet), France Castel (Nuit blanche), Inès Defossé (Sans rendez-vous), Charlotte Masse (Plan B), Émile Schneider (Virage), Martin Larocque (District 31), Samuel Gauthier (Les moments parfaits).

Enfin, la minisérie servira de vitrine à plusieurs nouveaux visages, comme Madina Tall, Steve Diouf Felwin, Pascal Tshilambo, Jorge Martinez Colorado, James-Édward Métayer, Frédéric Colas Gabriel ou encore Érika Suarez.

« Vous allez découvrir un paquet de monde, des gens de gros talent. Je suis tellement fière ! », s’exclame Mara Joly.

Un rêve

Production de Zone 3 en collaboration avec Bell Média, Après le déluge est également produite par ZAMA Productions, une boîte récemment fondée par Mara Joly et Miryam Charles, directrice photo et réalisatrice de plusieurs courts métrages.

La scénariste et réalisatrice de La maison des folles, websérie sacrée meilleure série courte au festival international Canneseries en 2019, est devenue productrice pour bénéficier d’un appui financier additionnel du Fonds des médias du Canada. Ce programme instauré par l’organisme fédéral pour encourager la diversité des voix prévoit une bonification financière lorsque le créateur racisé d’un projet est également son producteur.

Comment c’est arrivé, que j’arrive à scénariser, réaliser et produire une série télé où 70 % du casting n’est pas caucasien ?

Mara Joly

« Je suis un peu saisie moi-même, avoue-t-elle. C’est très excitant ! Des fois, je regarde mes propres textes et je suis comme : “Ben voyons que j’ai le droit de faire ça !” C’est un rêve. »

Mara Joly insiste : Après le déluge sera une série grand public qui s’adresse à « tout le monde », et pas seulement aux communautés qu’elle veut représenter fidèlement.

« Les Québécois d’origine canadienne-française vont capoter ! Ça va leur faire du bien. Ça va être intéressant d’avoir un nouveau point de vue. »

Et c’est ainsi que Mara Joly commence sa propre odyssée.