Reflet de l’actualité, la fiction télé a exploré des thèmes plutôt sombres cette année. L’un d’entre eux a volé la vedette en s’introduisant dans sept séries : la violence conjugale.

Publié le 11 déc. 2021
Marc-André Lemieux
Marc-André Lemieux La Presse

Un bref survol du calendrier 2021 des télédiffuseurs québécois suffit pour réaliser l’ampleur du phénomène.

Dans Plan B (Radio-Canada) cet automne, une policière (Anne-Élisabeth Bossé) a remonté le temps pour empêcher un homme (Vincent Leclerc) d’assassiner sa conjointe (Mélanie Pilon) et leurs enfants. Dans Toute la vie (Radio-Canada), Daphné (Marguerite Bouchard) est morte aux mains de Gabriel (Mattis Savard-Verhoeven), son ex-amoureux violent qui venait de recouvrer sa liberté.

Du côté d’Une autre histoire (Radio-Canada), les tensions entre Steeve (Francis Ducharme) et Sébastien (Benoît McGinnis) ont connu un dénouement sanglant en début de semaine, et dans L’échappée (TVA), Jean-Simon (Steve Gagnon) continue de renforcer son emprise sur Jade (Charlotte Aubin).

PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Benoît McGinnis et Francis Ducharme dans Une autre histoire

L’hiver dernier, Les beaux malaises 2.0 (TVA) a illustré ce fléau par l’entremise du couple Patrick-Véronique (Patrice Robitaille et Catherine Proulx-Lemay), et District 31 (Radio-Canada) a raconté l’histoire d’un homme (encore Steve Gagnon) qui sortait de prison pour abattre son ancienne conjointe et leur fils.

PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Steve Gagnon et Claudiane Ruelland dans District 31

Puis au printemps, M’entends-tu ? (Télé-Québec) a montré Carolane (Ève Landry) absoudre son ex-copain Keven (Victor Andres Trelles Turgeon), qui l’avait pourtant sauvagement battue et envoyée aux urgences.

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Ève Landry et Victor Andres Trelles Turgeon dans M’entends-tu ?

« Une excellente nouvelle »

L’auteure de Toute la vie, Danielle Trottier, se réjouit de constater qu’autant de séries abordent cette thématique somme toute noire, particulièrement au cours d’une année où l’on observe une vague de féminicides au Québec.

« Pour moi, c’est une excellente nouvelle, déclare-t-elle. Parlons-en ! Pendant trop longtemps, c’est resté invisible dans l’espace public. »

PHOTO FOURNIE PAR AETIOS

Marguerite Bouchard et Mattis Savard-Verhoeven dans Toute la vie

Danielle Trottier, qui explore la violence conjugale depuis Unité 9, révèle s’être inspirée de l’actualité pour écrire certaines intrigues. « Le cas de Jaël Cantin m’a bouleversée. Ça m’a habitée pendant des jours, comme citoyenne, mais aussi comme femme, comme mère, comme sœur, comme fille. »

La violence conjugale et intrafamiliale, je vais écrire là-dessus aussi longtemps qu’on n’arrivera pas à l’éradiquer. Je n’ai pas envie de faire semblant que ça n’existe pas. Je n’ai pas envie de détourner le regard. Combien de femmes m’ont raconté qu’elles avaient honte d’être battues, donc elles n’en parlaient à personne ? Il faut libérer la parole.

Danielle Trottier, scénariste

Œuvre utile

Les organismes qui œuvrent auprès des femmes violentées applaudissent également ces initiatives. Selon Claudine Thibaudeau, de SOS violence conjugale, des séries comme Plan B et L’échappée font œuvre utile.

« Plus on voit des cas de violence conjugale, plus ça devient facile d’en identifier, affirme la porte-parole et travailleuse sociale. Ça donne des repères pour qu’on apprenne à reconnaître un certain type de comportement, une forme de coercition, une façon de manipuler l’autre, de brouiller sa perception. »

Ces séries québécoises valident également « le vécu des victimes », croit Claudine Thibaudeau. « Elles aident les gens à voir plus clair, et quand elles mettent le numéro de SOS violence conjugale après l’épisode, pour nous, c’est de l’or en barre, parce qu’elles ouvrent une porte. »

Pour Chantal Arseneault, présidente du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, ces séries jouent un important rôle de sensibilisation.

La fiction rejoint les gens à un autre niveau, moins rationnel, plus émotif. C’est souvent plus efficace.

Chantal Arseneault, présidente du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale

D’après Chantal Arseneault, chaque mention compte. Elle évoque même Nuit blanche (Radio-Canada), un feuilleton dans lequel Valérie Blais campait la directrice d’une maison d’hébergement pour femmes violentées. « Juste en parlant des ressources disponibles, ça aide », soutient Mme Arseneault.

Beaucoup de travail

Traiter de violence conjugale au petit écran requiert beaucoup de travail. Coauteurs de Plan B, Jean-François Asselin et Jacques Drolet ont rencontré plusieurs spécialistes et intervenants, dont certains œuvrant au Carrefour d’hommes en changement de Laval (CHOC), avant d’écrire la troisième saison du drame de science-fiction.

« On a pris beaucoup de précautions, raconte Jean-François Asselin, qui réalise également la série. Et parce qu’on est deux hommes, on s’est arrangés pour être entourés de femmes. »

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Mélanie Pilon dans Plan B

Comme Danielle Trottier, Asselin et Drolet ont ressenti l’influence de l’actualité sur leur travail.

« Souvent, avec Plan B, on finissait avec quelque chose de dramatique, mais cette fois, on voulait qu’elle [Mylène, le personnage d’Anne-Élisabeth Bossé] s’en sorte. La pandémie a été un facteur. Ça allait tellement mal, c’était tellement déprimant qu’on voulait écrire une fin lumineuse… avec une note d’espoir. »

Et des tueries…

Outre la violence conjugale, nos séries ont abondamment parlé d’un autre sujet hyper dramatique en 2021 : les tueries de masse.

Sacrée meilleure série dramatique aux 36es prix Gémeaux en septembre, Bête noire (Séries Plus) a présenté les effets collatéraux d’une fusillade, tout comme Après (Radio-Canada) avec Karine Vanasse. De leur côté, Chaos (TVA) a montré les conséquences d’un attentat, et Alertes (TVA) a dépeint – de manière assez troublante – une attaque au camion-bélier.

PHOTO ÉRIC MYRE, FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Une scène de la série Après

Bien qu’elles examinaient des évènements de nature semblable, ces séries ont présenté – au bout du compte – peu de similitudes, note Michel D’Astous, coproducteur d’Après et de Piégés (addikTV), autre thriller scrutant des zones d’ombre.

« Quand la pandémie est arrivée, on disait : “Les gens vont avoir besoin de divertissement léger.” Mais très vite, les diffuseurs ont réalisé qu’ils avaient envie de séries lourdes. Ce sont celles qui fonctionnent le mieux sur Netflix. Squid Game (Le jeu du calmar), on ne peut pas dire que c’est une franche comédie ! »

Pour toute demande d’aide, contactez SOS violence conjugale au 1 800 363-9010

Consultez le site de SOS violence conjugale