Dans le documentaire The Beatles : Get Back, Peter Jackson efface le souvenir déprimant des séances d’enregistrement de Let It Be. Révisionnisme ou rectification des faits ?

Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Un grand studio glacial. Une atmosphère morose. Des prises de bec. Un Paul dictatorial. Un John drogué et désabusé. Une Yoko omniprésente et contestée. Un concert sur un toit, interrompu par la police…

Ces images peu réjouissantes sont associées depuis un demi-siècle aux séances d’enregistrement du disque et du film Let It Be, datant du mois de janvier 1969. Elles font partie intégrante du mythe des Beatles, et personne ne les avait jamais remises en question.

Pas même les membres du groupe, qui avaient plus ou moins intégré cette version de l’histoire.

Mais le cinéaste Peter Jackson pourrait bien nous obliger à réévaluer les faits. Le réalisateur du Seigneur des anneaux vient en effet de produire un documentaire en trois épisodes qui jette un éclairage nettement plus positif sur cet épisode supposément damné, vu par bon nombre comme le début de la fin du plus grand groupe rock de l’histoire.

Un mauvais timing

Offert en trois épisodes qui seront diffusés de jeudi à samedi sur Disney+, Get Back a été conçu à partir des chutes du film Let It Be, soit environ 130 heures de matériel audio et 60 heures de pellicule. Mais le résultat n’a rien à voir avec le long métrage déprimant de Michael Lindsay-Hogg, lancé sur les écrans en 1970.

Il met au contraire l’accent sur un groupe rieur et inspiré, en ébullition plutôt qu’en implosion, qui tranche net avec le récit colporté depuis un demi-siècle. Les prises de bec n’ont pas disparu, mais les scènes de déconnage et de cohésion musicale se taillent la part du lion dans une ambiance résolument joviale.

Certains ont accusé Peter Jackson de tomber dans le révisionnisme historique. Le cinéaste néo-zélandais s’en défend. Il affirme que ce nouveau récit s’est tout simplement imposé à lui, après l’écoute soutenue du matériel inédit qui dormait dans les voûtes d’Apple Corps depuis un demi-siècle.

« Je m’attendais à quelque chose de misérable. Mais ce n’est pas ce que j’ai trouvé… Dans ce que j’ai vu, les Beatles sont loin d’être à l’agonie », déclarait-il, mardi, en conférence de presse virtuelle.

Selon Jackson, le voile sombre entourant la période Let It Be est surtout attribuable au fait que le disque et le documentaire du même nom sont sortis au printemps 1970, quelques semaines à peine après l’annonce de la séparation du groupe.

L’amalgame était, selon lui, inévitable.

« S’il y a un problème avec ce film, c’est son timing. Les gens en ont déduit qu’il chroniquait la fin des Beatles », résume le cinéaste.

Un concert sur le toit

Révisonnisme ou pas, le film Get Back vient s’ajouter à une histoire confuse qui a longtemps dérouté les fans. Résumons.

Nous sommes en janvier 1969 et cela fait trois ans que les Beatles n’ont pas donné de spectacle. À la suggestion de Paul McCartney, le groupe se retrouve pour répéter en vue d’un éventuel retour sur scène. Il est convenu que ces séances seront captées en douce par des caméras et des micros cachés, pour un disque et une émission spéciale de type « cinéma vérité » liés au projet.

Pour des raisons logistiques, le tournage a lieu dans les studios de cinéma Twickenham, en banlieue de Londres. L’espace est immense et frisquet. Pas bon pour l’ambiance. Mais les Beatles en profitent pour créer un tas de nouvelles chansons qui se retrouveront à terme sur Let It Be, Abbey Road et même sur les premiers albums solos de George, Paul et John.

IMAGE FOURNIE PAR DISNEY+

Le fameux concert des Beatles du 30 janvier 1969 sur le toit d’Apple Corps

Après une crisette de George, qui menace de quitter le groupe, les Beatles décident de poursuivre les séances sur Savile Row, dans le sous-sol de l’entreprise Apple Corps, nettement plus convivial. L’atmosphère, jusqu’ici plutôt morose, redevient excitante, même si personne ne s’entend sur ce fameux concert. Faut-il se produire dans un aéroport ? Un orphelinat ? Le Royal Albert Hall ? Dans le désert de Libye ? Pas du tout ?

C’est finalement Ringo qui trouve la solution : et pourquoi pas ici même, sur le toit d’Apple Corps ? Dont acte. Les séances de Let It Be s’achèvent le 30 janvier 1969 avec ce fameux spectacle au sommet de l’édifice, qui sera interrompu par les bobbies alertés par ce ramdam inhabituel.

Les Beatles ont donné leur dernier show.

Ça se complique

Get Back raconte ce récit dans le détail, mais s’arrête au moment où les choses se compliquent.

Une fois les séances terminées, les Beatles entament la production de l’album Abbey Road et commencent à se déchirer sur le choix de leur prochain imprésario. Allen Klein ou John Eastman ? Ces débats houleux, doublés aux pertes financières d’Apple Corps et à un indéniable effet d’usure, seront à l’origine de leur divorce. Le documentaire Let It Be est mis au rancart, tout comme les chansons destinées au projet, tandis qu’Abbey Road, enregistré après mais lancé avant, est salué par la critique.

IMAGE FOURNIE PAR DISNEY+

Let It Be (le film) ne sortira qu’au printemps 1970, quelques semaines après la séparation officielle du groupe. Il sera accompagné de Let It Be (le disque), qui a entre-temps été « réemballé » par le producteur Phil Spector. Ses ajouts de cordes, de harpes et de chœurs féminins, notoirement controversés, déplairont particulièrement à Paul McCartney, au point où celui-ci commanditera une réédition « expectorisée » du disque en 2003 (Let It Be… Naked).

À noter que l’album Let It Be vient d’être réédité sous forme de coffret de cinq disques (CD ou vinyle), pour souligner son demi-siècle. Outre l’album original, remastérisé par Giles Martin (fils du « cinquième Beatle » George Martin), cet écrin de luxe contient un album double de chutes de studio (dialogues, délires et jams compris), un EP de quatre morceaux entièrement remixés, une version préliminaire de Let It Be proposée à l’époque par le producteur Glyn Johns (qui devait s’intituler Get Back…), ainsi qu’un livre grand format qui raconte toute la patente. Le tout n’est pas donné : autour de 200 $. Mais c’est un complément de taille au film de Peter Jackson, qui constitue cependant – et de loin – le véritable évènement de ce 50e anniversaire.

De Bilbo à Ringo

PHOTO TIRÉE D’IMDB

Le cinéaste Peter Jackson

Gros fan des Beatles, Peter Jackson n’a pas hésité longtemps quand on lui a demandé de revisiter le film Let It Be.

L’idée d’avoir accès à du matériel inédit, qui dormait depuis 50 ans dans les voûtes de l’entreprise Apple Corps, était en soi un puissant incitatif pour accepter le défi de Get Back.

Mais le cinéaste ne savait peut-être pas dans quelle galère il s’embarquait…

Interrogé mardi dernier dans une conférence réunissant des dizaines de journalistes des deux Amériques, le réalisateur du Seigneur des anneaux admet avoir travaillé quatre longues années sur ce projet titanesque, en raison de la quantité d’archives et des défis techniques liés à leur résurrection.

Rien à voir avec ses films de Hobbits, qui lui ont pris un an en moyenne.

« Quand tu fais un film normal, tu écris et puis tu vas tourner, explique-t-il. Une fois dans la salle de montage, tu connais par cœur toutes les scènes que tu as filmées. Cette fois, je n’avais rien eu à voir avec le tournage et je n’avais aucune documentation. Juste une montagne de matériel sonore et visuel… »

Un travail de moine

Peter Jackson a eu accès à tous les rushes du documentaire de 1970, réalisé par Michael Lindsay-Hogg, soit environ 60 heures d’images et 130 heures d’audio, où l’on peut voir et entendre les Fab Four à toute heure du jour, jouant de leurs instruments ou conversant autour d’une tasse de thé.

Après s’être « familiarisé » avec ces archives, le réalisateur a numérisé les images pour leur redonner de l’éclat, profitant de l’expertise technologique acquise pour sa série documentaire sur la Première Guerre mondiale (They Shall Not Grow Old), sortie en 2018.

Le résultat est absolument incomparable avec le film de Lindsay-Hogg. Les Beatles reprennent littéralement vie, comme si les scènes avaient été tournées la veille.

Selon Jackson, la triste réputation de Let It Be s’explique d’ailleurs en partie par la mauvaise qualité visuelle du documentaire original.

Ils avaient gonflé l’image de 16 mm à 35 mm. Ce n’est pas terrible. C’est très granuleux, ça perd de la couleur, ça donne ce look un peu glauque.

Le cinéaste Peter Jackson

L’autre défi était de synchroniser les images avec l’audio disponible. Un véritable travail de moine qui a duré près d’un an, auquel s’est ajouté le processus de « démixage », permettant d’isoler les instruments et les voix.

Cette opération, rendue possible grâce à des logiciels ultra-sophistiqués, était nécessaire pour extraire des conversations entre les musiciens, noyées dans un magma sonore, parfois même de façon intentionnelle. Les Beatles se savaient filmés et tentaient occasionnellement de se soustraire à cette scrutation permanente, question de régler leurs petits différends.

Or, selon Jackson, ce sont justement ces conversations cachées, « révélées 50 ans plus tard », qui lui ont permis de construire son récit, sans avoir besoin de narration ou d’interviews récentes avec les acteurs de l’époque.

« Ça nous permet de laisser les Beatles raconter l’histoire, à travers ces 21 jours de janvier 1969. D’être avec eux dans la pièce », résume-t-il.

De petit à très gros

Avec une telle somme d’heures et de travail, comment se limiter à un petit projet ?

Le film, prévu pour 2020, devait au départ durer une heure et demie. Mais profitant du report de sa sortie en salle pour cause de pandémie, le réalisateur a refait un montage plus adapté, pour aboutir à un documentaire de six heures.

« Il se passe tellement de choses... Rien que le spectacle sur le toit dure 45 minutes ! Il y a 21 jours de tournage, 4 heures de film et 8 heures d’audio par jour. Réduire cela au minium aurait été complètement fou ! », explique Peter Jackson.

Il ajoute que la version longue répondait mieux à ses besoins narratifs.

« J’avais une double responsabilité. Comme réalisateur, il fallait que je raconte une histoire. Parce que les gens qui vont voir le film ne connaissent pas forcément bien les Beatles ou ne savent peut-être rien sur les séances de Let It Be. C’était important pour moi qu’ils suivent et soient divertis. Comme fan des Beatles, enfin, il y a des choses que je me devais d’ajouter. Parce que je me disais : mon Dieu, c’est fantastique ! »

Le cinéaste a donc mis les Beatles survivants et les veuves de John et George devant le fait accompli. « Je leur ai dit : faites comme vous voulez, mais honnêtement, je ne vois pas comment on peut faire moins long. Ils ont dit : cool. »

Il ne fallait pas s’attendre à quelque chose de modeste venant du réalisateur des trilogies du Seigneur des anneaux et du Hobbit. Que ce soit Bilbo ou Ringo, Peter Jackson n’a jamais été le cinéaste de la demi-mesure.

Mais qui s’en plaindra ?

Devenu une série en trois épisodes, Get Back est la meilleure chose qui soit arrivée aux Beatles depuis… Let It Be.

Dans une version antérieure de cet article, nous avions donné de mauvaises dates pour la diffusion de cette série documentaire. Les trois épisodes de The Beatles : Get Back seront diffusés de jeudi à samedi sur Disney+.