La Presse convie des créateurs et des artisans de l’industrie audiovisuelle à nous parler de leur métier. Et aussi des défis de la création télévisuelle à l’ère du multiécran et des nouvelles plateformes. Aujourd’hui, nous discutons avec le réalisateur Sébastien Gagné.

Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

Monteur, scénariste, réalisateur de télé et de webséries, Sébastien Gagné a reçu deux prix Gémeaux pour la réalisation de la comédie Lâcher prise. La Presse a rencontré le réalisateur alors qu’il bouclait les derniers épisodes de la première saison de Nuit blanche.

Q. On peut lire en exergue sur la page de votre site internet que peu importe l’écran pour lequel vous réalisez un projet, vous faites toujours du cinéma. Qu’est-ce que cette belle formule veut dire concrètement ?

R. Il faut que le réalisateur ou la réalisatrice arrive au début d’un projet avec des choix esthétiques qui s’apparentent à ce qu’on peut voir au cinéma. C’est mon cheval de bataille. Pour réaliser des séries de haut calibre, il faut du temps et des moyens. Or, en télé au Québec, on a très peu de temps et on manque de budget. Tout va très vite sur un plateau ! Si on arrive super préparé, avec une signature, une proposition cohérente en amont, le résultat sera plus beau à l’écran.

Consultez le site de Sébastien Gagné

Q. Plus cinématographique, donc. Avez-vous un exemple ?

R. Par exemple, faire bouger la caméra et tourner des plans plus larges, pas juste filmer de gros plans d’acteurs qui parlent. Mon travail à la réalisation, c’est d’être à l’écoute du scénario, tout en l’interprétant, afin d’amener le texte à un autre niveau, lui injecter quelque chose pour le différencier des autres propositions télévisuelles.

Q. Aujourd’hui, on n’a jamais autant produit de fictions et de variétés à grand déploiement au Québec. Tellement que le public a parfois l’impression de se perdre dans un océan de contenus. Mais c’est une bonne chose pour les créateurs de voir l’offre se bonifier sans cesse, non ?

R. En effet, ça donne beaucoup de travail aux créateurs, aux artisans, aux techniciens. Or, s’il y a beaucoup de nouveaux contenus, plus de productions, l’enveloppe budgétaire reste la même. On s’arrache la même pointe de tarte. Avec le temps, la quantité risque de nuire à la qualité, et le contenu, de se diluer dans l’offre. En plus, il y a une grave pénurie de main-d’œuvre sur les plateaux. Tout le monde tourne en même temps sous haute pression. Beaucoup de services peinent à trouver du personnel. Ceux qui travaillent ont des horaires de fou. Il y a un déséquilibre entre les attentes et les moyens.

Q. C’est encore la faute de Netflix…

R. C’est plutôt qu’on joue sur deux tableaux : on se compare au catalogue de Netflix, mais on garde un vieux modèle d’affaires. Par exemple, Netflix joue avec la durée des épisodes de ses séries. Le premier épisode d’une saison peut durer 33 minutes, le suivant 37, l’autre faire 42 ou 50 minutes. Au Québec, on ne peut pas faire ça. Chaque épisode est formaté pour la télévision traditionnelle, même si une série est lancée sur une autre plateforme. Car la télévision reste la grosse locomotive de l’industrie au Québec. On le voit, d’une semaine à l’autre, avec les chiffres de Numeris. Il y a plusieurs émissions regardées par 1 million de téléspectateurs et plus. Ce qui est exceptionnel dans le monde, avec la multiplication de l’offre et la grosseur de notre marché.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Le réalisateur Sébastien Gagné

Q. Certains artisans du milieu, comme l’actrice, réalisatrice et productrice Sophie Lorain, estiment qu’on assiste même à la fin de la télévision traditionnelle. Êtes-vous d’accord ?

R. Ce n’est qu’une question de temps avant sa fin, je pense. Autour de moi, je vois surtout des gens qui n’ont plus le câble, qui n’écoutent plus la télé, mais qui s’abonnent à Amazon, Crave, Club illico, Tou.tv, Disney+, entre autres services. Selon moi, ce qui sauve la télé québécoise, c’est qu’il y a beaucoup de Québécois francophones unilingues qui sont fidèles à la télévision traditionnelle.

Q. Comme bien des réalisateurs, vous êtes à l’affût du meilleur de ce qui se fait sur le marché. Quelles sont les séries qui vous ont inspiré à vos débuts ?

R. Périodiquement, au Québec, il y a des tournants avec l’arrivée de séries télévisées audacieuses, innovantes, qui surprennent les téléspectateurs. Ces séries font évoluer l’esthétique de la télé d’ici. Je pense entre autres à La vie, la vie, Minuit, le soir, Série noire… À leur manière, elles ont apporté un ton, une écriture, un style nouveaux. Plus récemment, j’ai bien aimé La faille, Faits divers, C’est comme ça que je t’aime…

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Nuit blanche

Q. À 41 ans, diriez-vous que Nuit blanche est votre projet le plus ambitieux en carrière ?

R. Absolument. Il y a beaucoup d’effets visuels, de cascades, de journées de tournage (71 jours), des époques différentes à reproduire. Sur tous les plans, c’est ma série la plus ambitieuse. Mais j’ai aussi adoré travailler sur La règle de 3, une websérie plus champ gauche, de et avec Léane Labrèche-Dor et Mickaël Gouin [offerte sur Tou.tv]. Bien que cette série soit plus bizarre dans le ton, son propos touche aussi un public plus large. Ça montre que des séries inusitées, différentes et qui sortent des sentiers battus peuvent toucher un public plus large. Et qu’il ne faut pas avoir peur de l’audace en télévision.

Nuit blanche est diffusée sur ICI Télé les lundis à 21 h.