En confiant au multimilliardaire Elon Musk l’animation de son édition de samedi dernier, la célèbre émission d’humour Saturday Night Live a fait un excellent coup de pub et haussé ses cotes d’écoute. Reste à savoir à qui la prestation du PDG de Tesla et fondateur de SpaceX a rapporté. Décryptage en sept temps.

Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

La controverse

Deux semaines avant son passage à Saturday Night Live (SNL), Elon Musk suscitait déjà la polémique et la division. Tant au sein de l’équipe de création que dans la population. « C’est de l’obscénité morale », a tranché le sénateur Bernie Sanders, sur Twitter, à propos de l’absence de redistribution de la fortune de Musk, évaluée à plus de 184 milliards US, ce qui le place au deuxième rang des hommes les plus riches de la planète, juste derrière Jeff Bezos, patron d’Amazon. De plus, les idées de Musk (sur le confinement, le port du masque, la syndicalisation) et ses déclarations sur Twitter ont fait de lui une personnalité polarisante. Musk a d’ailleurs profité de sa tribune pour afficher un mélange d’humilité – « j’ai changé d’idée sur le masque et la pandémie » – et de fierté — « un homme qui rêve de missions spatiales pour coloniser de nouvelles planètes n’est pas un mec normal ».

Voyez le message de Bernie Sanders diffusé sur le compte Twitter d’Aidy Bryant, membre de l’équipe de SNL (en anglais)

Pas le premier

Donald Trump, Lance Armstrong, Ron Reagan Jr, O. J. Simpson… Elon Musk rejoint une liste de personnalités hors du milieu qui ont été invitées à animer SNL, depuis ses débuts en 1975. Toutefois, la controverse arrive parfois là où on ne l’attend pas. Par exemple, Martin Lawrence et Adrien Brody ont livré des monologues d’ouverture avec des blagues sexistes ou racistes. Invité en 1997, Rudy Giuliani est considéré comme le « pire animateur de l’histoire de SNL », à cause de son « déficit de timing comique ». Ce qui n’a pas empêché l’ex-maire de New York de refaire l’émission, après les attentats du 11 septembre 2001 et en 2008. En 1978, Frank Zappa a donné du fil à retordre à la production en décrochant sans cesse des personnages qu’il jouait. Il a aussi dit lire sur des cartons durant les sketchs… Résultat : le chanteur a été banni à vie de l’émission.

Question d’argent

Parmi les autres invités de samedi dernier, il y a eu Miley Cyrus (en musique) et toutes les mères de l’équipe de comédiens. Maye Musk a accompagné, assez froidement, son fils milliardaire pour le monologue d’ouverture. « J’espère que mon cadeau de fête des Mères ne sera pas des dogecoins », a-t-elle lancé. L’une des nombreuses blagues sur la cryptomonnaie au cours de la soirée. D’ailleurs, l’autodérision de Musk à propos de son nouveau dada financier a fait reculer la devise numérique d’environ 30 % au lendemain de la diffusion. Comme quoi l’humour a aussi son prix.

PHOTO WILL HEATH, ASSOCIATED PRESS

Maye et Elon Musk

Mais pourquoi, diantre ? !

Selon l’auteur de télévision Marc Brunet, c’est dans l’ordre des choses que la production de SNL invite des personnalités hors du milieu artistique. « Car Elon Musk fait partie de la culture populaire. L’homme est même un personnage de la série Les Simpson. Avec ses 54 millions d’abonnés sur Twitter, il est plus connu que bien des comiques américains. Par contre, je me pose des questions sur sa motivation. Musk n’a pas besoin de ça pour mousser son image ni pour avoir l’air cool. Il a sûrement un agenda bien rempli. SNL demande au moins une semaine de préparation aux invités, et avec la pandémie, deux semaines de quarantaine. Pour moi, il a fait ça pour lui, pour son plaisir, pour réaliser un rêve de jeunesse. Il va avoir 50 ans le 28 juin prochain. C’est son cadeau de fête », avance l’auteur de Like-moi !.

Un effet sur les cotes d’écoute

La présence de l’homme d’affaires a permis à SNL de hausser ses cotes d’écoute. L’émission du 8 mai est au troisième rang des plus regardées de la saison qui se termine le 22 mai, après celles animées par Chris Rock et Dave Chappelle. En 2015, lorsque Donald Trump s’est prêté au jeu, les cotes d’écoute ont aussi grimpé… de 50 % par rapport à la moyenne de l’année ! Par la suite, l’ex-président est devenu un personnage payant pour SNL, et très souvent parodié par les acteurs maison, dont l’inénarrable Alec Baldwin.

Le coming out

D’entrée jeu, Elon Musk a lancé que sa prestation était historique : « Je suis la première personne atteinte du syndrome d’Asperger à animer SNL. Du moins à l’affirmer publiquement. » Ce coming out n’a pas surpris Serge Denoncourt. La Presse l’a joint lundi, parce que lui aussi a déjà parlé dans les médias de ce trouble de comportement social, proche de l’autisme. « Ce n’est pas surprenant. Entre nous, on se reconnaît tout de suite, dit-il. Et il y a beaucoup de gens avec le syndrome d’Asperger dans le monde des affaires ou le domaine de la science. Elon Musk a senti le besoin de remettre les pendules à l’heure, en confiant que malgré sa richesse et ses succès, il a des problèmes d’interactions sociales. Comme pour dire : ‟Je peux envoyer des gens dans des fusées dans l’espace, mais je suis incapable de regarder un humain dans les yeux.” »

Le verdict

Le vieux routier de la télévision et cofondateur de SNL Lorne Michaels a frappé un bon coup en invitant Elon Musk, car tout le monde en parle depuis plusieurs jours. Or, est-ce que ça fait un bon show pour autant ? « J’ai trouvé l’émission en dents de scie, dit Marc Brunet. Elon Musk est allé assez loin dans l’humour et la parodie. Il a joué un prêtre, un médecin, un cowboy et il s’est costumé en Super Mario (Wario). Il s’est bien livré au jeu. » Le metteur en scène Serge Denoncourt est aussi resté sur sa faim… « Mais pas à cause de Musk, c’est la formule de SNL qui n’a pas évolué depuis 45 ans. Jouer un sketch en lisant des cartons, ça devient lassant. Ce n’est pourtant pas compliqué d’apprendre deux ou trois répliques par cœur… », conclut le chroniqueur de Bonsoir, bonsoir.

Regardez le monologue d’ouverture d’Elon Musk