Toutes les deux semaines, La Presse convie des gens de l’industrie pour nous parler des coulisses et des défis de la télévision. Au programme aujourd’hui : la productrice au contenu (show runner) et metteure en scène Josée Fortier.

Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

Josée Fortier a travaillé pour des classiques du petit écran, tels que Samedi de rire, La Petite vie, 3600 secondes d’extase et Le cœur a ses raisons. En 40 ans de carrière, elle a signé la mise en scène de plusieurs galas au Québec (l’ADISQ, les Gémeaux, les Jutra, les Artis…) et en France (les César). À la veille de la prestigieuse cérémonie de la remise des Oscars, dimanche soir, La Presse l’a interrogée sur l’avenir des galas télévisés.

En 2016, l’organisation des Césars en France est venue vous chercher pour votre expertise. Elle voulait injecter « l’efficacité nord-américaine » à ce gala assez traditionnel du cinéma français. Qu’avez-vous changé ?

La première chose que j’ai demandée, c’est de couper dans les discours des lauréats. Pour eux, ça ne se faisait pas de couper la parole aux gens, en mettant de la musique au milieu des remerciements après trois minutes. Ensuite, j’ai demandé au présentateur d’aller dans les coulisses entre ses interventions, au lieu de rester sur scène appuyé sur son lutrin. On a chamboulé tout le déroulement [pacing] de la soirée.

Vous avez signé la mise en scène des Césars en février 2020. Durant la soirée, des femmes manifestaient devant la salle Pleyel à Paris, furieuses des sélections obtenues par le film de Roman Polanski. Tout le gala s’est déroulé sous le signe de la controverse et du malaise. L’animatrice Florence Foresti a même quitté le gala avant la fin, lorsque Polanski, qui était absent, a remporté le César du meilleur réalisateur. Ça devait être lourd dans les coulisses ?

Florence m’a dit : « Je n’y retourne plus, je suis écœurée ! » Je lui ai dit : « Voyons, Florence, ça ne se fait pas ! » Elle a enlevé sa robe et enfilé ses jeans et n’est pas remontée sur scène. Heureusement, c’était la fin. Elle devait présenter la présidente d’honneur pour les remerciements. Ça s’est terminé sur un voice-over et un gros malaise dans la salle.

Lorsqu’on tente d’expliquer la baisse de l’auditoire des Oscars –, la cérémonie télévisée a subi une baisse de 44 % des cotes d’écoute entre 2014 et 2020 –, on avance qu’une des raisons, c’est que le public n’aime pas voir des artistes faire des discours politiques ou militants. Vous en pensez quoi ?

Je ne pense pas que c’est la raison. Les artistes ne font qu’exercer leur liberté d’expression. Ils ont une tribune et ils sont en direct à la télévision. Alors, je pense plutôt que c’est la profusion des galas qui fait que c’est moins un évènement qu’avant. Aux États-Unis, il y a 18 galas télévisés chaque année. Il y a même des remises de prix pour les émissions d’après-midi. Il y a plus d’offre que de demande.

Et il y a les réseaux sociaux. Plus besoin de rester toute la soirée devant son téléviseur lorsqu’on peut avoir les faits saillants du gala sur son téléphone…

C’est un autre phénomène. Et il ne touche pas uniquement les galas, mais la télévision en général. On dit que les gens ne regardent plus la télévision. Or, ce n’est pas vrai ; on la regarde différemment. On fait davantage de choix. Il est révolu, le temps où tu restais branché du matin au soir sur un même poste. Désormais, tu peux regarder tes émissions où et quand tu veux. Et tu vas ouvrir la télé pour un rendez-vous, comme District 31 ou En direct de l’univers.

Justement, l’émission de France Beaudoin a obtenu un record d’auditoire samedi dernier : 1 515 000 téléspectateurs ont vu en direct l’hommage à Michel Louvain. Comment expliquez-vous le succès d’En direct de l’univers ?

Avec la pandémie, En direct de l’univers est devenue un vrai phénomène de société au Québec. Après 14 mois de confinement et de mauvaises nouvelles, le public a besoin de ce genre de rassemblement qui lui fait vivre des émotions à la fois tristes et joyeuses. Il reçoit par procuration l’amour que donnent France Beaudoin et son équipe à leurs invités. Et même si tu n’aimes pas le genre de musique, tu es touché par la générosité. C’est plus qu’une émission de variétés ; c’est un rituel, une messe collective.

Dans les coulisses des galas

  • La comédienne Debbie Lynch-White lors du Gala Québec Cinéma en juin 2019

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

    La comédienne Debbie Lynch-White lors du Gala Québec Cinéma en juin 2019

  • En juin 2019, le Gala Québec Cinéma a été animé par le tandem Guylaine Tremblay et Édith Cochrane au studio 42 de Radio-Canada.

    PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

    En juin 2019, le Gala Québec Cinéma a été animé par le tandem Guylaine Tremblay et Édith Cochrane au studio 42 de Radio-Canada.

  • L’ex-première ministre (élue en 2012) Pauline Marois et l’humoriste Sugar Sammy lors du Gala Les Olivier en 2010. Quand les variétés et la politique partagent la même tribune.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

    L’ex-première ministre (élue en 2012) Pauline Marois et l’humoriste Sugar Sammy lors du Gala Les Olivier en 2010. Quand les variétés et la politique partagent la même tribune.

  • Penélope Cruz (à droite) avec Salma Hayek sur le tapis rouge des Oscars à Hollywood en février 2020

    PHOTO MIKE BLAKE, ARCHIVES REUTERS

    Penélope Cruz (à droite) avec Salma Hayek sur le tapis rouge des Oscars à Hollywood en février 2020

  • La comédienne Ève Landry qui reçoit le prix du premier rôle féminin d’une série dramatique, pour Unité 9, au gala des Gémeaux en 2019. Derrière elle, Geneviève Schmidt, qui va animer le gala Québec Cinéma en juin prochain.

    PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

    La comédienne Ève Landry qui reçoit le prix du premier rôle féminin d’une série dramatique, pour Unité 9, au gala des Gémeaux en 2019. Derrière elle, Geneviève Schmidt, qui va animer le gala Québec Cinéma en juin prochain.

  • Les humoristes Philippe Laprise et Pierre Hébert, coanimateurs du Gala Les Olivier à Radio-Canada, en 2019

    PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

    Les humoristes Philippe Laprise et Pierre Hébert, coanimateurs du Gala Les Olivier à Radio-Canada, en 2019

  • La chanteuse Ginette Reno à la fin de sa prestation au Gala de l’ADISQ à la Place des Arts, en 2019

    PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

    La chanteuse Ginette Reno à la fin de sa prestation au Gala de l’ADISQ à la Place des Arts, en 2019

  • Sur le tapis rouge du Gala de l’ADISQ 2019, le chanteur Hubert Lenoir et sa compagne, Noémie D. Leclerc

    PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

    Sur le tapis rouge du Gala de l’ADISQ 2019, le chanteur Hubert Lenoir et sa compagne, Noémie D. Leclerc

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En direct de l’univers a aussi réussi le pari de faire un spectacle musical sans public en studio.

Oui, comme Star Académie, malgré un début difficile. Car la production a su briser le quatrième mur. Faire un show circulaire, aérien, plus 360 degrés. Je me suis même habituée à ne pas avoir de public à Tout le monde en parle. Par contre, pour les galas, j’ai plus de difficulté à voir des lauréats recevoir leurs prix par Zoom. Mis à part le côté voyeur de voir les vedettes dans leur salon.

D’ailleurs, l’Académie a mis le paquet pour réinventer la soirée des Oscars cette année. Comment les galas peuvent-ils remonter la pente qui semble très glissante ?

Je n’ai pas la formule miracle. Mais il faut briser les règles, apporter des idées de conception nouvelles, mettre plus de clips. Et, surtout, diminuer le nombre de prix remis, parce que c’est difficile de garder l’intérêt du public pendant trois, quatre heures. En même temps, c’est la raison d’être d’un gala, donner des prix. C’est très difficile de faire un gala. L’animateur est devant un public tendu. Il y a des artistes stressés, d’autres qui n’ont pas envie d’être là… J’ai un grand respect pour les concepteurs et les producteurs de gala.

De plus, au Québec, il n’y a pas non plus un vedettariat comme à Hollywood. Nos galas sont-ils en panne de glamour ?

Tous les jours, on voit nos vedettes partout à la télévision et sur les réseaux sociaux. Elles vont jouer au Tricheur, ou bien se vider l’âme à Deux filles le matin. Aux États-Unis, les stars sont plus inaccessibles. Tu ne verras pas Meryl Streep à Wheel of Fortune

Il faut donc miser plus sur le contenu artistique des galas. On a parfois l’impression de regarder une grosse fête de bureau de l’industrie – soit du cinéma, de l’humour, de la musique – où les gens du milieu se donnent des tapes dans le dos.

Mais les associations derrière chaque gala reçoivent énormément de pression de la part de leurs membres. Pour elles, c’est la croix et la bannière ! Tout le monde veut avoir sa nomination dans sa catégorie. On s’offusque parce que la musique country bluegrass d’Abitibi n’est pas là une année.

Est-ce que c’est possible de présenter un gala sans faire de mécontents ?

Impossible. Impossible. Essayez juste au prochain party de famille à Noël de remettre quatre cadeaux seulement – à la personne la plus gentille, celle qui cuisine la meilleure tarte – sans rien donner aux autres… La chicane va pogner assez vite !

PHOTO GABRIEL BOUYS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La 93e cérémonie des Oscars du cinéma se déroulera en direct le dimanche 25 avril, à 20 h.

Trois prochains galas télévisés

– La 93e cérémonie des Oscars du cinéma se déroulera en direct le dimanche 25 avril, à 20 h. Sur ABC et CTV.

– La 36e édition des prix Artis se tiendra le 9 mai prochain à 19 h 30, à TVA. Elle sera coanimée par Charles Lafortune et Guy Jodoin.

– Le 22e Gala Québec Cinéma sera diffusé sur Ici Radio-Canada Télé, le dimanche 6 juin, à 20 h. La comédienne Geneviève Schmidt animera pour la première fois la soirée qui succède aux ex-prix Jutra.