Toutes les deux semaines, La Presse convie des artistes et des artisans de l’industrie à nous parler de leur amour de la télévision. Ainsi que des défis de la création télévisuelle. Aujourd’hui, le réalisateur et scénariste Daniel Grou, alias Podz.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Autant au petit écran (Les Bougon, Minuit, le soir, 19-2) qu’au grand (Les sept jours du talion, L’affaire Dumont, King Dave), Daniel Grou dirige ses plateaux avec la maestria d’un grand chef. Mieux connu sous le pseudonyme Podz, le réalisateur est un habitué des tournages exigeants, casse-cou. Son long plan-séquence en temps réel, pour la scène de fusillade dans une école de la série policière 19-2, a marqué l’histoire de la télévision québécoise.

À l’instar de plusieurs réalisateurs de votre génération au Québec, vous êtes passé par la musique (les vidéoclips) et la publicité avant de travailler en cinéma et en télévision. Par choix ou par nécessité ?

Parce que je n’étais pas assez connu pour travailler en télévision. Après des études en cinéma à l’Université Concordia, j’ai commencé à faire des piges pour Musique Plus [alors une toute nouvelle chaîne qui diffuse les clips des artistes de la scène pop québécoise]. « Je faisais partie d’une gang de jeunes réalisateurs qui arrivaient sur le marché du travail. Il y avait aussi Alain Desrochers, Éric Canuel, James DiSalvio, André Turpin, Rafaël Ouellet, Denis Villeneuve, Lyne Charlebois... Les vidéoclips à Musique Plus, c’était notre école, notre tremplin pour avoir une carrière de réalisateur. Un peu comme les séries web pour les jeunes aujourd’hui. Puis j’ai réalisé des pubs, mais je préférais faire des clips. Il y avait une plus grande liberté artistique.

Quels sont les premiers souvenirs télévisuels de votre enfance et adolescence dans les années 70 et 80 ?

Je regardais beaucoup de télé jeune, avec mes parents, à La Prairie, mais surtout des émissions en anglais, car ma mère est allemande et on parlait surtout anglais à la maison. On regardait Soap, All in the Family, St. Elsewhere, Maude, Three’s Company. À l’époque, le cinéma et la télévision formaient deux univers très différents. Au début des années 1990, les séries ont commencé à se rapprocher du cinéma. Je pense à Wild Palms, d’Oliver Stone et Bruce Wagner, ou Twin Peaks, de David Lynch. Ces séries m’attiraient davantage. Elles prouvaient que c’est possible de faire de la télé avec une facture cinématographique, un style plus expérimental.

Et ces séries américaines ont dû inspirer beaucoup de jeunes créateurs au Québec à l’époque ?

Au début des années 2000, il y a eu une belle période d’expérimentation au petit écran au Québec. Je pense à la série fantastique Grande Ourse, par exemple, ou à la série culte Les Invincibles. C’est dans ce contexte-là qu’on a diffusé Minuit, le soir à Radio-Canada. Les diffuseurs prenaient des risques avec des projets audacieux. Je pense qu’actuellement, les diffuseurs sont plus conformistes dans leurs choix. Ils essaient de rejoindre le grand public, parce que les gens regardent moins la télévision, avec Netflix, Amazon et les plateformes de streaming. Quand je fais référence aux séries audacieuses de HBO, par exemple, je me fais souvent répondre qu’elles n’ont pas de grosses cotes d’écoute. Dans l’industrie, il y a des cycles entre l’expérimentation et la tradition. »

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Claude Legault, Podz et Réal Bossé, en janvier 2015, pour le visionnement de la troisième saison de 19-2 à Radio-Canada

Croyez-vous qu’on va retourner vers un cycle de télévision plus audacieuse au Québec ? Pour mieux rivaliser avec ces nouvelles plateformes ?

Il y a un branle-bas de combat à l’intérieur des gros diffuseurs en ce moment, des changements de personnel. De deux choses l’une : les réseaux vont prendre plus de risques avec des séries originales et audacieuses. Ou bien, ils vont dire que ça ne sert à rien de se battre contre les géants du web, et ils vont se rabattre sur des séries plus traditionnelles, des téléréalités...

Si vous donniez une classe de maître, quels conseils donneriez-vous à un jeune réalisateur qui veut faire de la télé au Québec ou au Canada ?

J’essaie de ne pas donner de conseils aux jeunes réalisateurs [rires]. Il y a tellement de façons différentes de percer dans le milieu de la télévision et du cinéma. Je parle plutôt de mon expérience. Le seul conseil que je peux donner à un jeune créateur, c’est de persévérer. De rester intègre avec son projet. Lorsque tu es en production sur un tournage, tout s’aligne contre toi pour t’empêcher de réaliser le film ou la série que tu as en tête. Pour des raisons et des contraintes légitimes ; comme le budget, les horaires, la température, la logistique. Or, chaque fois que j’ai fléchi et changé d’idée, ça n’a pas donné le résultat souhaité au départ... 

Un bon réalisateur doit donc être assez têtu ?

Oui. Mais être têtu, ça ne veut pas dire crier après ton équipe et dépasser sans cesse les heures de travail. Ce n’est pas mieux si tu nuis à ton équipe. Il faut être capable de garder ta vision en tête, tout en respectant les gens avec qui tu travailles, dans un climat bienveillant. Et faire preuve d’empathie, de compréhension, d’affection. Pour être capable de se surpasser dans un projet, il faut d’abord gagner la confiance de son équipe.

Le sujet de l’heure en télévision au Québec, c’est le manque de diversité et la faible représentativité des personnes racisées. Il vous importe d’offrir plus de rôles aux acteurs de groupes moins représentés à l’écran ?

Quand je fais des auditions pour des rôles, je demande « homme quarantaine ou femme trentaine ». Mes auditions sont ouvertes à tous et toutes. Ma seule exigence ? Est-ce le meilleur interprète pour ce rôle ? Bien sûr, s’il s’agit d’une série policière qui se passe en 1920 à Montréal, il va y avoir moins de couleurs sur le plateau. Or, à mon avis, un rôle contemporain peut être joué par n’importe quel interprète de talent, peu importe son genre, sa culture, son background.