Le public de District 31 a dû dire adieu aux personnages de Nancy Riopelle et de Laurent Cloutier au cours des dernières semaines. Leurs interprètes, Geneviève Schmidt et Patrick Labbé, aussi. Nous les avons réunis pour parler de deuil, d’avenir et de l’effet District.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Mardi matin dans le Vieux-Montréal, quelques jours après la mort violente du personnage de Laurent Cloutier, qui a cloué bien des téléspectateurs sur leurs sièges. Nous nous installons tous les trois autour d’une table en faisant attention de respecter les deux mètres de distance. « De toute façon, ce n’est pas grave, on est déjà morts ! », dit Patrick Labbé en rigolant.

Le comédien ne devait jouer que dans 16 épisodes de la première saison de la populaire quotidienne. Mais son ombrageux policier devenu membre des Services secrets aura finalement hanté le 31 jusqu’à la première semaine de la cinquième saison, soit après 484 épisodes ! « Je ne sais pas pourquoi le personnage a duré, quelle mouche a piqué Luc Dionne. »

« Peut-être parce que tu étais bon ? », demande Geneviève Schmidt. Étonnamment, les deux comédiens n’ont partagé aucune scène pendant la quatrième saison, qui a été sans contredit celle de Nancy Riopelle.

« Un matin, j’étais sur le bord de texter à Luc pour lui dire : il me semble que Cloutier et Riopelle, ils devraient se croiser. Ça aurait fait de belles flammèches », raconte Patrick Labbé, qui a de toute évidence été épaté par le jeu de sa collègue, avec qui il a fini par jouer… dans la série jeunesse Sapiens.

Un honneur apprécié

Patrick Labbé n’est pas le seul à avoir apprécié l’interprétation que Geneviève Schmidt a faite de la manipulatrice et détraquée Nancy Riopelle, puisque la comédienne a reçu dimanche dernier le Gémeaux de la meilleure actrice de soutien dans une série dramatique annuelle.

« Tous ces gens qui m’ont écrit pour me dire : ‟on aimait te détester, on comprenait ta folie et ta maladie mentale”… J’avais déjà gagné mon trophée à la base avec ces commentaires. Ensuite les Gémeaux, ce sont les pairs qui votent, alors j’ai été encore plus touchée qu’on reconnaisse ma job télévisuelle. »

Avec les conditions de tournage de District, c’est encore plus extraordinaire de voir qu’on peut se démarquer. Ça va vite en ostie sur District. Luc a déjà dit que les comédiens, on était comme des Formules 1. Je suis d’accord… mais là, on se retrouve sans commanditaire, par contre !

Patrick Labbé

Les deux éclatent de rire. Même si sa présence, manifestement payante, a été étirée jusqu’à la fin de la quatrième saison plutôt que de s’arrêter à Noël, Geneviève Schmidt savait exactement où son personnage s’en allait. « Du point A au point Z, avec les huit dernières lettres en accéléré », dit-elle. Mais Patrick Labbé, lui, vivait « sur du temps emprunté » depuis le début.

« C’était la phrase que Laurent Cloutier disait le plus souvent, comme s’il avait un gun sur la tempe tout le temps. Et c’est vrai, quand tu écoutais l’émission, tu voyais que le gars était cowboy dans ses façons de faire, et qu’un jour ou l’autre, tout pouvait s’arrêter là. C’est ce qui est arrivé. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Geneviève Schmidt et Patrick Labbé

Le comédien a malgré tout été ébranlé lorsque l’auteur Luc Dionne lui a annoncé il y a seulement un mois la mort à venir de son personnage. Surtout que l’équipe venait à peine de reprendre le tournage, après la longue pause causée par la COVID-19.

« Comme c’est une quotidienne et qu’on tourne au fur et à mesure, les choses se savent à la dernière minute. Ce n’est pas le cas dans les autres séries où tout est déterminé d’avance. Alors comme tout le monde, j’ai été un peu pris de court, parce que la saison recommençait. »

« Tu as fini de tourner quand ? l’interrompt Geneviève Schmidt.

– La première semaine.

– Ah, shit. »

Bien sûr, aucun des deux n’en est à son premier deuil de personnage. Geneviève Schmidt avec Unité 9, Patrick Labbé avec La vie, la vie, Les Boys, Mirador, la liste est longue… « Ça fait partie de la job et du cheminement d’un acteur », dit-il. Cette fois, c’est le contexte qui a rendu la séparation plus difficile.

« C’est comme une cassure amoureuse qui finit un peu sur les chapeaux de roue. Tu te demandes ce qui s’est passé. Ce n’est pas comme si ça avait été mûri, réfléchi, digéré, endeuillé… J’ai tout vécu ça dans un brouhaha intense d’un mois. »

La dernière scène

Lundi soir, au cours de la diffusion du premier épisode après la mort de Laurent Cloutier, Patrick Labbé a demandé à ses enfants, avec qui il a l’habitude de regarder l’émission, s’ils pouvaient prendre un break de District. « Je me suis dit : je vais casser. Mais tout le monde l’écoutait, la télé était ouverte… »

« Oh non, dit Geneviève Schmidt, compatissante. C’était quoi la dernière scène que tu as tournée ? »

« C’était avec Gildor [Roy], ma dernière journée, on avait quatre belles scènes de confrontation assez intenses. C’est du bonbon de jouer avec lui. On les a faites avec beaucoup d’émotion de part et d’autre, de toute l’équipe aussi, on était crispés, il y avait un malaise, et en même temps une résignation. À la fin, j’ai dit à l’équipe : ‟Je dépose les armes, c’est terminé, je ne viendrai plus foutre la marde icitte !” »

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Patrick Labbé et Geneviève Schmidt

Geneviève Schmidt, elle, a joué sa dernière « scène parlée » toute seule, alors que son personnage discutait au cellulaire une dernière fois avec sa sœur.

« Une christie de bonne scène, d’ailleurs », dit Patrick Labbé.

J’avais dit à Luc : “Elle ne va pas pleurer. Elle est déjà résignée à se suicider, elle va être solide, dans un autre monde, zombie.” Il était bien d’accord avec mon plan. Ben… j’ai cassé après la deuxième phrase. J’ai senti ça monter, monter, j’ai fait : ‟Ah, tabarouette !”

Geneviève Schmidt

Les larmes de Nancy étaient donc aussi un peu celles que Geneviève n’a pas réussi à retenir. « J’ai joué avec ça, et je pense que c’était plus touchant. Après, à la fin de la journée, tout le monde se disait ‟bye, à demain”, et moi, j’étais dans un parc à Saint-Hubert et je me disais : ‟Ben moi, je ne reviendrai pas, c’est la dernière fois que je dis du Nancy.” Chez moi, je n’ai pas pleuré, je regardais le plafond, je me disais : ‟OK, bravo Gen, tu l’as fait.” C’est vrai ce que Patrick a dit, c’est un peu comme une rupture amoureuse. »

Marquant

« District va rester marquant dans notre CV, dit Patrick Labbé. Dans celui de Geneviève, c’est sûr, elle n’a pas gagné un prix pour rien, dans le mien aussi. Mon personnage a eu un parcours intéressant. Comme acteur, il m’a permis de jouer des choses que je n’aurais pas pu faire dans un autre contexte, je me suis amusé comme un p’tit fou. »

Quand ils repensent à District, c’est beaucoup de l’équipe technique qu'ils se souviennent, de son efficacité et de sa rigueur. « On est peut-être des Formules 1, mais pour faire rouler une Formule 1, ça prend des pilotes, une écurie, plein de monde autour pour faire le fine tuning mécanique », dit Patrick Labbé.

Ils s’ennuieront aussi de la camaraderie, du plaisir partagé. « J’ai le souvenir de faire une scène, je pogne les nerfs, je gosse après mon cell, et à la fin j’entends toute l’équipe rire autour… », se souvient Geneviève Schmidt, qui a une pensée pour les surprises que leur réservait chaque semaine Luc Dionne dans ses textes.

« Ça va me manquer… C’est difficile de concevoir que je ne ferai plus ce personnage. Oui, c’est un deuil. »

L’agenda de tournage de la comédienne sera bien rempli au cours des prochains mois, dont la deuxième saison de La Maison-Bleue et le prochain film de Fred Pellerin, réalisé par Francis Leclerc. Et non, elle n’a pas peur que le personnage lui colle à la peau.

« Je suis contente par contre que ça n’ait pas été mon premier rôle à la télé. Si ça avait été le cas, peut-être qu’Émile Gaudreault n’aurait pas pensé à moi pour Menteur, par exemple. Mais ce sont des personnages marquants et c’est correct. »

Patrick Labbé est d’accord. « Le rapport à la télé a beaucoup changé. On n’est plus à l’époque de Ti-Coune, tout le monde comprend que c’est un rôle, que tu peux faire autre chose ! »

Le comédien, lui, travaille sur un documentaire autour de l’anxiété, et sera à l’affiche cet automne du nouveau film de Claude Gagnon, Les vieux chums. « Un film poignant, qui a été dur à tourner. »

« Il me semble que tu serais dû pour jouer dans une comédie avec moi ! », s’amuse Geneviève Schmidt.

« Là, j’entends Luc Dionne qui dit à droite et à gauche qu’il n’en a pas fini avec Laurent Cloutier… on verra où ça mènera. Mais District pour moi, c’est terminé. Et ça aura été une bien belle ride. »