Marc Labrèche est de retour cet automne à la barre de l’émission culturelle Cette année-là, le samedi à 20 h à Télé-Québec, et anime Un phare dans la nuit, à la radio de Radio-Canada, le samedi à 16 h. Discussion sur la culture qui dure, la représentation de soi-même, l’ouverture aux autres ainsi que sur sa mère, qui publie un livre sur ses aventures sentimentales.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Je me demande comment on fait une émission culturelle quand la culture est encore un peu à « pause ». Ce ne doit pas être si évident ?

Marc Labrèche : C’est intéressant parce que ce n’est pas non plus comme s’il n’y avait plus de culture tout d’un coup. Il y a encore beaucoup de gens qui continuent de créer, il y a des livres qui sont publiés, des films qui commencent à sortir. Et comme l’émission n’est pas axée sur tout ce qui se fait à ce moment précis, ça nous aide. La culture reste vivante au moins en pensée, alors qu’on ne peut pas toujours se déplacer comme on voudrait pour assister à des spectacles.

M. C. : Beaucoup de gens se sont replongés pendant le confinement, à défaut de nouveautés, dans des œuvres du passé. Moi, par exemple, en bon cinéphile snob, je n’ai jamais autant revisité mes classiques.

M. L. : Toute la vie est teintée de ce que tu viens de dire. Par la force des choses, à se mettre à « pause », on refait le focus sur ce qui nous intéresse vraiment. Dans notre émission, c’est une démarche qui accompagne le téléspectateur. C’est un prétexte pour parler de ce qui se fait, ce qui se crée. Les invités ont aussi un passé ! C’est le fun d’y revenir avec eux. On vient d’enregistrer une émission avec Marc Messier et Daniel Bélanger et c’était formidable. Ce sont des artistes qui arrivent dans un état d’esprit différent que s’ils étaient en promotion. Ils sont juste là pour avoir un regard avec du recul sur ce qu’ils ont fait et vécu. Il en sort toujours quelque chose de touchant. Sans fausse modestie et sans complaisance, mais juste avec ce que le temps apporte de meilleur quand il y a plusieurs décennies derrière nous. Ça m’intéresse de savoir ce qui, après toutes ces années, est demeuré important pour eux, artistiquement, mais aussi humainement. Les rêves qu’ils ont abandonnés, ceux qu’ils chérissent encore. Ce qui les insécurise et ce qui les fait avancer. Ça m’inspire des réflexions sur mon propre parcours.

M. C. : C’est la continuité de ton documentaire Le cri du rhinocéros, sur l’inspiration des artistes…

M. L. : Oui. Ce dialogue-là m’inspire beaucoup. Je ne l’entends pas beaucoup à la télé. Ce ne sont pas des choses qui se disent dans des talk-shows officiels, avec une « vente » à faire. Des artistes qui parlent de leur travail, point. Et pas du film, de la pièce ou du livre à venir. C’est intéressant aussi, mais quand c’est toujours ça, il manque pour moi, comme spectateur, le point de vue et la réflexion que ces artistes-là peuvent avoir sur leur travail. Je m’intéresse à ces réflexions-là. Pour le dernier droit, avant « le grand départ » (rires), j’ai envie d’entendre des gens que j’admire m’en parler. Je trouve ça inspirant.

M. C. : Dans ton propre parcours, tu vis bien avec ce qui a moins bien marché ? Tu es serein par rapport à l’ensemble de tes choix ?

M. L. : Oh oui ! Maintenant, oui. Arrive un moment où tu te dis : ça ressemble pas mal à ça…

M. C. : Et ça ressemble à ce que tu voulais ?

M. L. : Peut-être pas au départ, parce que j’avais d’autres aspirations et d’autres rêves. Je ne savais pas ce qui pouvait arriver…

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Marc Labrèche

M. C. : Au départ, tu te voyais plus au théâtre qu’à l’animation télé ?

M. L. : Entre autres. L’animation, je ne l’envisageais même pas. Je me souviens qu’on poussait des hauts cris quand des comédiens animaient à la télé. Autant du côté des gens de télé que des gens de théâtre. C’était un sacrilège ! D’un côté, on disait qu’animer à la télé, pour un comédien, c’était un aveu d’échec épouvantable. De l’autre côté, on disait qu’un acteur ne pouvait animer comme il faut une émission. Beaucoup des choix les plus heureux pour moi ont été des choix instinctifs ou intuitifs. Ce n’est pas à quoi j’aspirais au départ, mais si c’était à refaire, je referais les mêmes choix. Je n’ai pas le sentiment d’avoir raté des occasions. D’autant plus que j’ai eu la chance de faire des allers-retours entre le théâtre et l’animation qui, de toute façon, reste du jeu pour moi.

M. C. : Dans le cadre de ton émission, tu animes et tu joues dans des sketches qui ont une vie parallèle sur les réseaux sociaux…

M. L. : J’ai été gâté. On m’a toujours permis de faire les deux. Je n’ai pas l’impression de m’être privé de grand-chose. Est-ce que je suis condamné à me répéter ad nauseam jusqu’à la fin des temps et de mourir dans la platitude ? Ça se peut ! J’en suis là dans mes propres réflexions. J’ai une réelle envie d’aller à la rencontre des gens. C’est vrai aussi à la radio. Cette curiosité assumée est différente. Pas que je n’étais pas curieux avant, mais peut-être que j’étais un peu trop centré sur ma façon de faire les choses. J’écoutais mal. Dès que je sortais de chez moi, j’avais l’impression de devoir être un peu en représentation. Je suis peut-être passé à côté de belles rencontres et d’échanges qui m’auraient fait évoluer !

Aujourd’hui, j’ai beaucoup plus de plaisir et je résonne davantage à ce qu’on me dit. Je suis plus dans un état d’ouverture. C’est peut-être le dernier sursaut avant le ‟grand départ”, comme on dit…

Marc Labrèche

M. C. : Tu as interviewé ta mère ! Son livre (Les 40 hommes de ma vie, Les Éditions La Presse) paraît cette semaine. En le lisant, as-tu parfois détourné le regard et grincé des dents, ou c’était toujours dans le plaisir ? (Rires)

M. L. : Les deux ! Certaines pages, j’ai été bercé dans le romantisme fou, un peu suranné, de la beauté de l’amour. Je reconnaissais toute sa poésie et son imagerie romantique. Mais à la page suivante, j’étais renversé par la crudité assumée, mais toujours élégante, de ses aventures. J’ai lu la première version, touché par sa confiance. C’est merveilleux d’avoir cette relation-là avec ses parents. Ce qui est touchant, pour nous deux, c’est qu’on a dépassé l’anecdotique pour être dans une relation de confiance…

M. C. : Et d’admiration mutuelle. J’ai reçu le communiqué de presse du livre et ta mère parle de son « admiration pour un fils si divertissant »…

M. L. : (Rires) Je pense que je suis son clown préféré. Il faut que j’accepte ça ! Ce que j’admire dans toute cette entreprise, c’est qu’elle n’était pas partie pour faire un aveu comme ça. Elle était plus attirée par une histoire fantasmée, une espèce de conte initiatique pour jeunes femmes où elle aurait mêlé des trucs à elle, mais jamais de manière aussi frontale ! Il y a une tendresse qui traverse tout ça, envers la vie, envers l’idée de l’amour. Même si elle est capable de dire depuis longtemps qu’elle est mieux seule et qu’elle n’a pas envie de vivre avec un homme, jusqu’à nouvel ordre. Mais de l’idée de l’amour, elle garde quelque chose de très touchant. J’ai terminé ma lecture en me disant que c’était une femme qui n’était pas passée à côté de l’amour. Elle y a goûté de beaucoup de façons, et encore, tout n’est pas là ! Certains hommes n’ont pas eu voix au chapitre.

Que ça culmine par une histoire en Inde — on en fait des blagues, c’est drôle et je ne bouderai pas mon plaisir —, par ce trip spirituel auquel s’est mêlé le sexe, illustre superbement bien sa vie.

Marc Labrèche

M. C. : À la fin de l’entrevue, tu lui dis espérer avoir sa liberté à son âge. As-tu hérité ça de ta mère ou tu es plus pudique que ton personnage public ?

M. L. : Le personnage public, si tant est qu’il y en a un, je m’amuse avec, mais il ne m’empêche pas d’être comment j’ai envie d’être, surtout avec les gens que j’aime. Je n’ai pas peur du ridicule. Je me suis trompé, j’ai réussi de bons coups, j’en ai raté plein. Je veux juste continuer d’être honnête. Je me sens moins en représentation qu’avant. Je ne m’empêche pas de lâcher le fou et d’avoir du plaisir à faire de la caricature ou à cabotiner. C’est ma nature. Je serais peut-être un comptable dans un prestigieux bureau que je ferais pareil ! Ce que je disais à ma mère, peut-être maladroitement, c’est que j’espère à son âge, si je m’y rends, en regardant ce que j’ai fait de ma vie, pouvoir me dire que je l’ai vécue de la meilleure façon que je pouvais. Le plus librement, le plus généreusement possible envers moi et ceux qui m’entourent. Je pense que c’est ce que ma mère dit à travers son livre. Elle a reçu et elle a donné beaucoup, et pas juste en termes de positions du Kamasutra…