Pour les uns, c’est « Toé, mon p’tit verrat !  ». Pour d’autres, il y a le classique « C’est plaaaaate !  ».

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Après 30 ans dans nos téléviseurs au quotidien, la version québécoise d’Homer Simpson est bien ancrée dans notre culture populaire. Les mordus des Simpson ont tous leurs répliques fétiches.

« Les gens m’accrochent et me parlent de répliques qui sont marquantes et que j’ai moi-même oubliées. Des répliques qui ont atteint le niveau de “la cassette du match des Expos contre les Padres” [lancée par Elvis Gratton]. Et six fois sur huit, ce sont des répliques de Hubert. »

Celui qui parle, c’est Benoît Rousseau, responsable de l’adaptation québécoise de la populaire série. Et Hubert, c’est Hubert Gagnon, celui qui a longtemps personnifié Homer Simpson. Le cancer l’a forcé à laisser son rôle au terme de la 27e saison. Ce même cancer l’a emporté la semaine dernière.

Et ce n’est rien de moins qu’un monument qui nous a quittés.

« Quand il bafouillait, il s’excusait. Mais même ses erreurs étaient bonnes ! souligne Bernard Fortin, membre de la distribution depuis le début. En doublage, il faut être vite pour comprendre les respirations, les intentions, les rires, quand ouvrir la bouche pour parler. Ça demande une gymnastique buccale très complexe. Il avait cette facilité. »

Des rôles, Gagnon en a cumulé. Mais aucun n’a été aussi marquant que celui d’Homer Simpson, pour sa longévité, mais aussi pour l’icône que le personnage est devenu.

« Il y a un gros danger avec Homer, souligne Rousseau. Si tu le fais avec le même tempo qu’en anglais, tu vas avoir l’air un peu attardé, et ce n’est pas ça. »

Il faut qu’Homer soit épais, mais humain et sympathique. En France, il est très lent, très chantant, on dirait un Suisse ! À nos oreilles d’ici, ça sonne attardé. Hubert, avec son talent, a trouvé le « sweet spot » entre l’imbécillité et la sympathie.

Benoît Rousseau, responsable de l’adaptation québécoise des Simpson

« Hubert est tombé pile dessus, ajoute Bernard Fortin, interprète de Ned Flanders et du chef de police Clancy Wiggum. Ça lui a peut-être pris un an pour se l’approprier, et puis c’est devenu lui. Il a brillé grâce à Homer et Homer a brillé grâce à Hubert. »

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

La famille Simpson

Amadeus, Mel Gibson…

Gagnon était destiné à une grande carrière avant même l’arrivée des bonshommes jaunes à quatre doigts sur nos écrans.

« On oublie que c’est notre premier Mozart, quand le TNM a présenté Amadeus. Tom Hulce l’avait joué au cinéma. Ce n’est pas facile ! Tu dois jouer un adolescent et un génie en même temps. Hubert était un acteur capable de très grandes choses. »

« Il a eu une super carrière au théâtre », rappelle Johanne Léveillé, la voix de Bart et la directrice de plateau pour le doublage des Simpson, elle aussi présente depuis la saison 1.

Il faisait du doublage le jour, du théâtre le soir, c’était beaucoup ! Il a choisi le doublage. Peut-être en partie à cause de Homer, mais il faisait aussi Robert De Niro, Richard Gere, Dennis Quaid.

Johanne Léveillé, la voix de Bart et la directrice de plateau pour le doublage des Simpson

Selon le site de référence doublage.qc.ca, Gagnon a doublé 535 films, séries ou dessins animés, un registre d’une grande variété allant des classiques Braveheart et Philadelphia à des films qu’on a vus et revus à Quatre Saisons comme Arachnophobie et Le petit monstre.

« On faisait Braveheart ensemble, se souvient Benoît Rousseau. Je jouais une montagne de muscles et lui, Mel Gibson. Dans nos rôles, on passait notre temps à se battre. Dans un élan, il a sacré un coup sur mes lunettes, il les a scrapées ! Il était d’une énergie… »

Il faisait l’unanimité

Évidemment, en trois décennies, il y a eu du roulement de personnel. Benoît Rousseau et Johanne Léveillé se partagent depuis une vingtaine d’années le rôle qu’occupait jadis Réal Picard à l’adaptation et à la direction de plateau. Et à la saison 28, Thiéry Dubé a hérité d’une lourde responsabilité : succéder à Hubert Gagnon dans la voix d’Homer.

« Quand j’ai commencé, les super fans de la série n’aimaient pas tous le changement. Certains disaient qu’ils avaient hâte qu’Hubert revienne, raconte Dubé. Hubert avait eu vent de ces commentaires. Il m’avait dit : “Tu leur diras qu’Hubert est ben content, qu’il trouve que tu fais un bon travail, que s’ils ne sont pas contents, qu’ils m’appellent !” »

Même dans la maladie, Gagnon demeurait disponible pour son ancienne gang.

« Parfois, il faut jouer Homer à l’enfance ou à l’adolescence, poursuit Thiéry Dubé. Une fois, je devais le faire comme un ado de 12-13 ans. Alors j’ai appelé Hubert pour lui demander comment je devais le faire. Et au téléphone : “Tu dois le faire comme ça” [en faussant]. Ça définit bien Hubert. »

Benoît Rousseau a hérité de la voix d’Abraham Simpson (le grand-père) quand Gagnon, qui la faisait aussi, s’est retiré. « L’idée, c’est de donner un coup au début et de faiblir ensuite. Tu donnes un punch pour attirer l’attention, puis tu montres la vieillesse. Ça, je l’ai pris d’Hubert. Je garde des extraits d’Hubert dans mon téléphone pour m’y référer au besoin. »

Par sa nature même, le travail de comédien demande de se mettre dans la peau d’un autre, d’adopter une personnalité autre. Mais après 27 ans à l’avoir entendu jouer Homer, Johanne Léveillé a fini par établir des parallèles entre le personnage et son interprète.

« Hubert avait la truculence d’Homer, mais également sa bonté. Homer n’est pas juste un gros sans-dessein qui boit de la bière et qui mange des beignes. C’est quelqu’un qui aime sa famille, qui fait des gaffes et essaie de les réparer. Hubert aussi aimait sa famille et ses amis. Et il ne haïssait pas la bière ! »

Des stars à L.A.

C’est au début des années 90. Toyota lance une campagne publicitaire mettant en vedette Homer Simpson et Ned Flanders. L’enregistrement se fait à Los Angeles, et on vient même chercher Hubert Gagnon et Bernard Fortin à l’aéroport en limousine ! « On débarque, deux acteurs du Québec pas trop connus, assez jeunes, raconte Fortin. Dans la limo, le chauffeur nous parle et il est curieux, car il doit nous conduire à un gros studio prestigieux. On lui explique qu’on fait les voix des Simpson au Québec. Il arrête l’auto d’un coup sec, il enlève ses lunettes fumées. Il nous regardait comme si on était des stars internationales ! C’est là qu’on a compris l’ampleur de la série aux États-Unis. » Un traitement de roi les attendait au studio. « Le lunch, le champagne… On est rentrés en studio, ça a pris 20 minutes ! On a passé deux jours là-bas, on en a bien profité. Chaque fois que je revoyais Hubert, on se disait qu’on retournerait à L.A. pour être traités comme des stars ! »

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