La deuxième saison de la websérie québécoise Dominos est mise en ligne aujourd’hui. Entrevue avec la scénariste et réalisatrice Zoé Pelchat, pour qui faire cette suite n’a pas été un jeu d’enfant, même si la série a été primée à Cannes.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Lorsque la première saison de Dominos s’est terminée, toutes les portes étaient ouvertes pour que l’on puisse poursuivre notre découverte des personnages qui l’habitaient. 

On y avait vu 24 heures dans la vie de Toto (Gregory Beaudin) et de son frère Adib (Benjamin Roy), dont la mère venait de mourir. On y avait rencontré tous les personnages qui gravitaient autour d’eux : Fred, Nanou, Marie, Mario, Corinne. On y avait découvert tout ce qui unissait ces personnages imparfaits du Sud-Ouest, à Montréal, les uns aux autres.

L’égocentrique Fred (Émile Schneider), parti à Miami à la fin de la première saison, devient le pivot du nouveau chapitre. Alors que tous autour de lui cherchent à évoluer, Fred veut les reconquérir, les refaire pencher vers les habitudes du passé. 

« Le défi de la saison deux, c’était que ce soit aussi bon, sinon meilleur [que la précédente], dit Zoé Pelchat, qui ne cache pas la pression qu’elle s’est mise sur les épaules. Je voulais que ce soit aussi divertissant, que ça garde la même saveur, mais que ce soit plus ambitieux. »

Ce que Cannes a changé

Le budget est évidemment un élément important pour assouvir ses ambitions en websérie. Cette fois, Zoé Pelchat et son équipe ont pu compter sur une enveloppe plus fournie. Ce qui n’a pas été acquis aisément, malgré le succès de la première saison.

Car Dominos a remporté le prix de la meilleure série numérique lors du lancement du festival Canneséries, en 2018. Une prestigieuse accolade et un coup de pouce essentiel. « Mais il faut recommencer le processus de financement, et même en revenant de Cannes, même avec le soutien [du diffuseur] TV5, on a fait une demande de subvention et on ne l’a pas eue », raconte la réalisatrice. 

[Malgré tout], je mentirais si je disais que Cannes n’a pas changé ma vie.

Zoé Pelchat

« Ça m’a permis de trouver un agent, de signer un contrat de pub avec Cinéland, de rencontrer des producteurs. J’ai pu me faire connaître, être prise plus au sérieux. » Avant ce prix, l’insécurité, le syndrome de l’imposteur et le doute pesaient lourd sur les épaules de la réalisatrice. Mais en mettant tout son cœur dans Dominos, en constatant que son travail avait payé, elle a mieux compris sa place dans le milieu.

L’expérience sur la Croisette, souligne- t-elle, a aussi été l’occasion de vivre un succès collectif. Donner de la visibilité à ses acteurs, notamment. « C’était mon objectif, dit Zoé Pelchat. Avec une première saison, sans gros budget, c’est plus exigeant pour les acteurs et les techniciens. Personne ne fait beaucoup d’argent. Alors je souhaitais vraiment fort que ça marche pour leur redonner, pour qu’ils tirent avantage à avoir fait tous ces efforts. »

Le défi de la mosaïque

Tous ceux qui ont participé à la première saison sont de retour pour la deuxième. Encore une fois, chaque épisode est centré sur un protagoniste. Trois nouveaux personnages sont venus se greffer à la mosaïque. Un défi en soi. « On veut les faire se rencontrer, mais on ne veut pas que ce soit over the top, pour ne pas perdre de crédibilité », explique Zoé Pelchat.

De plus, avoue-t-elle, « l’écriture n’a jamais été facile » pour elle. « Je suis très lente, je doute beaucoup. Ça ne coule pas sur les pages telles les chutes Montmorency, mettons ! »

Si, dès le départ, elle a voulu créer cet écosystème où tous les éléments sont liés, cela devient un casse-tête à mesure que l’histoire se développe. Surtout dans le format de Dominos, soit 6 épisodes de 4 à 11 minutes pour la deuxième saison. « C’est très court. Il faut placer les personnages individuellement et ensuite l’histoire se resserre. C’est pour ça que Dominos se consomme comme un tout. »

Le poids des acteurs

Ce défi d’écriture l’a poussée à beaucoup explorer le non-dit. « Ce n’est pas très verbeux comme série, affirme Zoé Pelchat. Les costumes et les décors jouent pour beaucoup, donnent beaucoup d’informations. Des détails vont aider à mieux comprendre les personnages, au-delà de la trame narrative de base. »

Le visuel dépeint l’état émotif ou l’univers socio-économique des personnages. Un facteur important, car Dominos se penche sur des individus issus de toutes sortes de milieux. « J’aime l’éclectisme des personnages, commente la scénariste. J’aime parler de toutes sortes de réalités, qui ne sont pas la mienne. Des gens plus maganés, des gens plus stables, un dude de 50 ans, un ado qui joue au soccer. »

Elle s’inspire de gens qu’elle a rencontrés. Par exemple, pour Fred, « narcissique, égoïste, antisocial, séducteur, drôle », un personnage calqué sur un gars qu’elle a déjà connu, sur lequel elle pourrait écrire tout un film, dit-elle. « Ça me donne un canevas psychologique crédible, explique Zoé. Je pense aux attributs de telle personne et je me demande ce qu’elle ferait. Après, je mets du gravy par-dessus, pour romantiser. »

Les fabuleux acteurs de la série comptent beaucoup dans son succès. Zoé Pelchat le dit sans détour : « Sans eux, Dominos n’existe pas. » D’ailleurs, lorsqu’elle écrit, elle voit déjà qui pourra jouer chaque personnage. Pour les rôles principaux de Dominos, il n’y a pas eu d’audition, juste « de l’intuition ». 

Comme pour la première saison, la deuxième laisse place à une suite. Rien n’est encore certain. Entre-temps, Zoé Pelchat a déjà des projets plein les bras. « Pour 2020, mon défi est d’écrire un premier long métrage. J’ai un premier court métrage financé qui va sortir éventuellement, quand les festivals vont reprendre leur cours. Et j’ai des projets de séries en cours… Et je continue à faire de la pub aussi ! », énumère-t-elle, avec ce constant enthousiasme passionné.

> Consultez le site de la série : https://www.tv5unis.ca/dominos