Comment parle-t-on des et aux adolescents, lorsqu’on est adulte, sans avoir l’air de vouloir parler « l’adolescent » ? Et je ne parle pas de ponctuer ses phrases de verbes en anglais non conjugués, mais d’aborder des sujets susceptibles d’interpeller les 13-17 ans.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Ce n’est pas si compliqué, selon Sarah-Jeanne Labrosse, qui anime pour la troisième année, en compagnie de Pier-Luc Funk, l’émission Mammouth (vendredi 20 h, à Télé-Québec), qui permet aux jeunes de souligner « les bons coups inspirants de l’année ». Il s’agit de les écouter. Comme dans la vieille chanson d’Harmonium…

« On a fait une tournée des écoles pour parler aux jeunes, sans caméras, dit-elle. On leur a posé des questions, et il n’y avait pas de bonne ou de mauvaise réponse, surtout des propos pertinents et nuancés. Peu importe ce que les gens penseront à la fin de l’émission, c’est ce dont les jeunes avaient envie de parler. Ce sont les sujets qui les intéressent ! »

Mammouth a changé de peau pour sa troisième année d’existence, s’éloignant du format du gala en direct pour épouser la forme d’une émission de 90 minutes « modulable sur le web », avec davantage de sketches et une plus grande prise de parole des jeunes. On retrouvera à l’écran, dans un contexte ou un autre, plus de 250 adolescents dans cette revue de l’année participative, avec une inclination positive, sorte de Bye bye jeune public.

« Les jeunes tiennent une place prépondérante dans l’émission », souligne l’auteur et comédien Vincent Bolduc, qui agit comme producteur au contenu et script-éditeur de Mammouth depuis ses débuts. « Avant, ils choisissaient les finalistes à qui l’on rend hommage, mais on ne les entendait pas autant. On essaie de leur donner le plus possible la parole. La formule gala est peut-être moins dans les habitudes des 13-17 ans aujourd’hui. »

Si elle avoue avoir regretté pendant une minute « le trip d’adrénaline » qu’est l’animation d’un gala en direct, Sarah-Jeanne Labrosse constate elle aussi que la nouvelle formule de l’émission permettra de rejoindre plus de jeunes et de les entendre davantage.

Il y a déjà beaucoup de galas de remises de prix. On n’a pas besoin de plus de glam, mais de parler aux jeunes, là où ils se trouvent.

Sarah-Jeanne Labrosse

Les sketches déjà diffusés sur les réseaux sociaux et tirés de l’émission à venir — notamment des parodies fort sympathiques des émissions District 31 et Stranger Things — ont été vus des centaines de milliers de fois en quelques jours seulement. Une belle carte de visite pour le « mouvement Mammouth », qui a pris de l’ampleur au-delà de l’émission de télé, croit Vincent Bolduc.

« Plutôt que d’inviter les jeunes en studio, dit-il, nous sommes allés à leur rencontre dans une dizaine d’écoles cet automne pour les entendre et pour mieux bâtir une revue de l’année à leur image, près de leurs valeurs, de leurs rêves, de leurs craintes, de leurs espoirs. Ça tombe tellement à point de les entendre parler d’égalité entre les sexes, d’inclusion, d’anxiété, d’environnement, de confiance. Ils sont à la fois inspirés et terriblement lucides. »

Deux choses ont particulièrement marqué Sarah-Jeanne Labrosse à l’occasion de cette tournée des écoles secondaires. D’abord, le désir des jeunes de « normaliser la différence », dit-elle. « Ils n’ont cessé de le répéter, partout où nous sommes allés : “Ça fait du bien de célébrer la différence !” »

PHOTO FOURNIE PAR TÉLÉ-QUÉBEC

Sarah-Jeanne Labrosse dans un sketch, diffusé dans le cadre de l’émission Mammouth, parodiant la série Stranger Things.

Parmi les 15 finalistes pour les 5 prix qui sont remis vendredi, tels que choisis par les jeunes Québécois, on retrouve l’auteure-compositrice-interprète Safia Nolin, qui a fait l’éloge de la diversité corporelle dans le vidéoclip de sa magnifique chanson Lesbian Break-up Song, la comédienne Alexane Jamieson, qui joue un personnage intimidé pour son poids dans l’excellent film Jeune Juliette, d’Anne Émond, ou encore la candidate trans d’Occupation double, devenue chroniqueuse télé, Khate Lessard.

Sarah-Jeanne Labrosse, 28 ans, a aussi été frappée par l’anxiété que vivent les adolescents aujourd’hui. « Ils nous ont dit qu’ils trouvaient ça lourd de sentir que les adultes misent sur eux pour assurer un meilleur avenir. Comme s’ils étaient les superhéros de demain. Ils ont déjà à gérer leur propre vie, leurs examens du Ministère, leur chum ou leur blonde. Est-ce qu’en misant autant sur eux, on se déresponsabilise ? »

C’est l’une des questions pertinentes que souhaite inspirer Mammouth, « une communion entre les générations, juste avant Noël », selon Vincent Bolduc, 41 ans et père d’un jeune homme de 20 ans et de deux filles de 5 et 7 ans. 

« Ça fait du bien collectivement d’entendre les jeunes non seulement briller, mais parler franchement à la caméra de ce qui les intéresse, préoccupe et inquiète, dit-il. On ne les retrouve pas toujours où on les attend, non plus. Le nom de Daryl Haggard, qui a découvert des trous noirs [l’astronome de l’Université McGill compte parmi les finalistes], est revenu beaucoup dans les écoles, alors qu’il n’est pas nécessairement sur le radar des adultes. »

Mammouth est à la fois un lieu de réflexion et de célébration. Outre les sketches et les remises de prix, il y aura des chansons, parodiées ou pas, des numéros de danse, la participation d’artistes comme Bleu Jeans Bleu, FouKi, Sarahmée, Charlotte Cardin, Émile Bilodeau, Julien Lacroix, Sam-Éloi Girard et Émilie Bierre et, bien sûr, les témoignages de dizaines d’adolescents du Québec. Il faudrait peut-être les écouter…

Mammouth est diffusé le 13 décembre, 20 h, à Télé-Québec et sur telequebec.tv.