Ils parlent mal, ils écrivent mal, bref, ils maîtrisent mal le français, dit-on. La langue de Molière est-elle vraiment en perdition chez les jeunes? La réalisatrice Karina Marceau a voulu en avoir le coeur net. Pour un documentaire présenté ce soir à Télé-Québec, elle est allée leur poser la question directement, aux quatre coins du Québec. Le résultat, à la fois surprenant, nuancé et plein de contradictions, en cinq chiffres.

SILVIA GALIPEAU LA PRESSE

60 %

Quelque 60 % des jeunes (et 90 % des jeunes de la ville de Québec) seraient favorables à ce que la loi 101 soit assouplie pour pouvoir aller à l'école en anglais. C'est de loin le chiffre le plus frappant du sondage Som, commandé par Télé-Québec et réalisé auprès de 900 jeunes de 18 à 24 ans, en janvier l'an dernier. Une préférence que risquent de déplorer les observateurs, mais que les jeunes que Karina Marceau a rencontrés expliquent le plus naturellement du monde. Qu'ils viennent de Montréal, de la Gaspésie ou de l'Outaouais, «ils aimeraient mieux maîtriser l'anglais quand ils terminent leur secondaire». Pourtant, quand on les interroge à savoir si les immigrants devraient pouvoir étudier en anglais, la réponse est bien différente: «Il est important que les immigrants continuent d'étudier en français», disent-ils.

88 %

Une proportion de 88 % des jeunes (et de 90 % des jeunes Montréalais) se disent fiers, voire très fiers, de parler français. «Ils sont attachés à leurs racines, ils ne veulent pas s'en détacher», analyse la réalisatrice. Dans le film, on les entend d'ailleurs faire l'éloge de la langue qu'on leur reproche tant de massacrer. «C'est fondamental à la culture québécoise», «ça nous caractérise comme peuple», «c'est un privilège de parler le français», cette langue hyper «complexe» à maîtriser. Ça ne s'invente pas: une observatrice de Québec, issue du monde des médias, commente à ce sujet: «C'est trendy, le français!»

67 %

La grande majorité des jeunes utilisent le français comme «principale langue d'échange», que ce soit à l'oral ou à l'écrit. Pour eux, l'anglais relève d'ailleurs davantage de la touche «artistique». «C'est une épice dans leur langage», observe Karina Marceau, qui a passé le printemps dernier à interroger des jeunes sur la question, que ce soit à l'École de technologie supérieure à Montréal, dans une école de coiffure en Gaspésie ou dans un cégep anglophone à Québec. «Ils trouvent ça chill, en anglais», illustre-t-elle.

49 %

La moitié des jeunes a l'intention de vivre plus tard dans les deux langues, un chiffre qui illustre une tendance lourde chez les milléniaux de ne plus voir l'anglais et le français comme étant en opposition. «Pour eux, les deux langues se complètent, constate la réalisatrice. Et comme ils sont ouverts sur le monde, l'anglais est essentiel et fondamental.» La quasi-totalité (95 %) des jeunes sondés le disent: il est essentiel de maîtriser l'anglais aujourd'hui. Ils en ont d'ailleurs assez de se faire reprocher leur adoption de la langue de Shakespeare. Ils reconnaissent que le français est en danger (à 50 %) et pensent aussi que la survie de la langue est un enjeu fondamental (à 75 %). Mais la défense de l'une n'empêche pas l'adoption de l'autre. En résumé, «on est francophones d'abord, mais la maîtrise de l'anglais, c'est aussi fondamental», paraphrase Karina Marceau.

200

Le saviez-vous? Cela fait 200 ans que l'on s'inquiète de la maîtrise de la langue française par la jeunesse. En 1957, Gérard Filion, alors directeur du Devoir, écrivait: «Les jeunes d'aujourd'hui n'ont plus le sens de la langue.» «C'est un peu le jour de la marmotte», note Karina Marceau, qui conclut notamment son documentaire avec les propos de la linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin: «Lâchez-les, dit-elle à la caméra. Laissez-les jouer avec la langue, faire de la poésie, des mots inventés [...], laissez-les inventer des figures de style [...], montrez-leur qu'on peut aimer le français et que le fait de parler anglais ne met pas le français en danger!»

I speak français est présenté ce soir à 20 h, à Télé-Québec, dans le cadre de la Journée internationale de la langue française.

PHOTO FOURNIE PAR TÉLÉ-QUÉBEC

I speak français