Sarah-Maude Beauchesne a pleuré en apprivoisant la transition de l'écriture romanesque à la scénarisation. Martin Michaud a vu le défi comme un élément stimulant. Rafaële Germain affirme qu'elle avait déjà le muscle du compromis très entraîné, alors que Simon Boulerice a parfois frôlé le désespoir. Les quatre auteurs expliquent pourquoi ils ont délaissé momentanément la liberté quasi totale des romans pour devenir scénaristes.

Mis à jour le 30 janv. 2019
SAMUEL LAROCHELLE LA PRESSE

S'il a longtemps rêvé de quitter son métier d'avocat pour se consacrer à l'écriture de romans, l'auteur de Victor Lessard n'avait pas d'ambitions scénaristiques. «J'ai toujours pensé que la télé était un cercle très difficile d'accès, dit Martin Michaud. Mais quand on m'a proposé d'adapter mes livres, j'ai eu envie d'essayer. Maintenant, je revendique la possibilité de faire les deux.»

Sarah-Maude Beauchesne a eu l'occasion d'écrire pour Le chalet grâce à ses amis comédiens qui jouent dans la série et qui connaissaient son talent. Elle en parle aujourd'hui comme du plus beau job du monde. «Quand on tombe en amour avec un personnage télé, c'est incomparable, souligne-t-elle. Je regarde encore les séries de mon adolescence en rebraillant. Ce n'est pas la même chose que d'être touchée par un livre.»

Amoureux transi de la télévision depuis l'enfance, Simon Boulerice a beaucoup d'affection pour le petit écran. «J'aime m'adresser aux gens et j'ai toujours trouvé que le cinéma et la télé étaient de belles façons d'entrer dans leurs maisons. Quand on m'a demandé de faire partie du bassin d'auteurs de Tactik, ça me tentait!»

Par manque de temps, Rafaële Germain a failli ne pas écrire En tout cas. Cependant, en participant à un remue-méninges inspirant et en réalisant que le format de courtes scènes s'approchait des saynètes qu'elle écrit pour les émissions de Marc Labrèche depuis des lustres, elle a plongé. «J'ai vu ça comme une étape intermédiaire avant d'écrire des épisodes d'une heure, dit-elle. C'est un art, écrire pour la télé.»

Une contrainte après l'autre

Les scénaristes réécrivent souvent en fonction des budgets, des horaires, du nombre de scènes et de personnages permis. Une série de codes qui briment leur liberté créative. «C'est difficile pour moi de suivre les règles, dit Sarah-Maude Beauchesne. J'aime suivre mon instinct. En cuisine, je ne suis pas la recette. Alors en télé, c'était difficile d'accepter les contraintes, d'avoir un plan, des quêtes précises et des courbes dramatiques qui se croisent.» La création de L'académie n'a pas été de tout repos. «J'en ai braillé un coup!»

Se disant stressé par l'aspect mathématique de la scénarisation, Simon Boulerice comprend les larmes de sa collègue. «Quand je me sens frustré, je suis près des larmes et je trouve tout compliqué, alors que je me sens tellement aimé et libre en littérature. Cela dit, c'est un privilège d'entrer dans le monde de la télévision.» Spécialement quand on a l'honneur d'écrire la nouvelle version de Passe-Partout avec trois autres auteurs. 

«On a une belle liberté pour créer la nouvelle bible de l'émission. Mais il y a certainement plus de règles et d'intervenants en télé.»

Inhérent à la production télévisuelle, le travail d'équipe est un avantage pour Martin Michaud. «Tu pitches des idées en pensant qu'ils vont te trouver trop champ gauche, mais au contraire, tout le monde embarque et ça devient extrêmement stimulant! Ils comprennent des choses à mes propres romans auxquelles je n'avais même pas pensé!»

Travaillant avec Marc Brunet (Les bobos, 3600 secondes d'extase) depuis 20 ans, Rafaële Germain vit elle aussi cette collaboration avec aisance. «Je suis habituée de me mouler à son esprit. Aussi, j'aime entendre un comédien et m'adapter à sa façon de jouer. Je réécris en fonction de son instrument.»

Si ses romans sont souvent remplis de longs échanges écrits pour le simple plaisir de faire de l'esprit, elle sait que la télé exige autre chose. «Il faut que tu punches! Le public est rendu très exigeant. Il y a 30 ans, au Bye bye, il pouvait y avoir deux minutes avant un punch. Aujourd'hui, si tu passes 20 secondes sans rire, ça ne passera pas.»

Au sujet d'En tout cas, elle se dit également prudente avec les références qu'elle utilise. «À TVA, on ne peut pas se permettre d'être ultraniché comme dans une websérie destinée aux 18-24 ans. Sans faire de compromis sur la qualité, je dois trouver des blagues qui me font rire et que tout le monde peut apprécier.»

Photo fournie par Télé-Québec

Simon Boulerice collabore notamment à la scénarisation de la nouvelle version de Passe-Partout.

Adaptation télé

Martin Michaud est le seul des quatre qui a remanié des histoires d'abord écrites pour l'imprimé. «Je suis très fier de mes romans, mais je ne vis pas dans le passé. L'important pour moi est de fabriquer la meilleure série télé possible. C'est comme si je versais sur la table le contenu d'une boîte de mécano. Je me crache dans les mains, je regarde mes partenaires et on se demande quoi faire avec ça.»

Le canevas de la série Victor Lessard existait dans ses romans, mais il a inventé des trames et des personnages pour la télé, en plus de supprimer ce qui se transposait mal. «Quand on te montre une image, tu n'as pas besoin d'écrire ce qui est en train de se passer tant que ça. L'histoire se raconte surtout au niveau des dialogues.» 

«Quand vient le temps d'accéder à l'intériorité d'un personnage, ce que je fais par la narration omnisciente en littérature, je dois trouver une autre façon de transmettre l'information en télé.»

Ses deuils scénaristiques ne concernent donc pas tant les passages des romans mis de côté, mais les scènes qu'il a dû réécrire en raison du budget. Un travail qu'il aborde avec philosophie. «Les contraintes doivent faire en sorte que tu deviens plus créatif pour trouver des solutions. J'ai beaucoup de plaisir à résoudre ces problèmes. Je me cogne la tête sur les murs quelques heures, parfois quelques jours, et la solution apparaît.»

Photo fournie par le Club Illico

Le canevas de la série Victor Lessard existait dans les romans de Martin Michaud, mais il a inventé des trames et des personnages pour la télé, en plus de supprimer ce qui se transposait mal.

Retour au roman?

Rafaële Germain aimerait offrir de nouveaux romans, mais pas à court terme. «Le muscle de mon imagination commence à être usé. Avant, je pouvais travailler sur huit affaires en même temps, mais plus maintenant. C'est un grand luxe, écrire des romans.»

Attendue l'automne dernier, la publication du prochain livre de Martin Michaud a été reportée à l'automne 2019. À cause de la série. «En télé, on ne contrôle pas nos horaires de travail, avec tous les intervenants impliqués. Le calendrier de Victor Lessard est aussi très serré.»

Sarah-Maude Beauchesne est déjà revenue à la littérature avec Maxime

«J'avais besoin de l'écrire égoïstement, de profiter de la liberté totale. En scénarisation jeunesse, les diffuseurs ne sont pas prêts à tout montrer, et je comprends. Un livre, c'est moi à 100 %.»

Les romans sont parfois même l'excédent d'un scénario, comme c'est le cas de L'été d'avant, qui raconte l'avant-L'académie. «Avec la série, je n'avais pas eu le temps de tout dire dans 10 épisodes de 22 minutes. Donc, le roman m'a permis de montrer toutes les nuances de personnages que j'adore. Ç'a été une grosse récompense.»

Pour sa part, Simon Boulerice réservera toujours du temps pour la littérature. «Le plus grand bonbon sera toujours de publier un livre.»