District 31 nuit-il à la lutte contre la stigmatisation des personnes vivant avec le VIH? La Coalition des organismes communautaires québécois de lutte contre le VIH/sida en est persuadée.

Mis à jour le 13 déc. 2018
VÉRONIQUE LAUZON LA PRESSE

Dans les récents épisodes de la quotidienne District 31, diffusée à Radio-Canada, les téléspectateurs ont suivi une enquête autour du couple formé par Nicole Sirois (Valérie Cabana) et Vincent Nantel (Frédérick Bouffard). Cette femme a entre autres caché à son mari, ainsi qu'à d'autres partenaires, qu'elle vivait avec le VIH.

«Vous savez, Mme Sirois, que c'est criminel d'avoir des relations sexuelles non protégées quand on est atteint du VIH et qu'on omet de le dire à notre partenaire?», dit l'enquêtrice Isabelle Roy (Hélène Bourgeois-Leclerc).

Isabelle Roy va jusqu'à comparer Mme Sirois à une «tueuse en série», puisqu'elle ment à propos de sa séropositivité.

«Parler de tueuse en série! Je rappellerais que le VIH ne tue plus au Québec, ou très rarement, puisqu'il y a des traitements. Et sous traitement, les personnes ne peuvent transmettre le virus», explique Réjean Thomas, médecin et président-directeur général de la clinique médicale l'Actuel.

Réjean Thomas, médecin spécialisé dans la lutte contre le VIH/sida, croit que District 31 encourage les préjugés à l'endroit des séropositifs: «Il manque un conseiller médical qui connaît la réalité du VIH en 2018. On se croirait 30 ans en arrière avec ces jugements et mauvaises informations. C'est triste en 2018... mais je ne suis pas étonné.»

Tout comme lui, la Coalition des organismes communautaires québécois de lutte contre le VIH/sida (COCQ-SIDA) avance qu'il y a des erreurs de fait dans ces épisodes, notamment lorsqu'il est mentionné que la personne vivant avec le VIH doit obligatoirement le dire à un partenaire avant d'avoir une activité sexuelle.

Selon la dernière directive du ministère de la Justice du Canada, émise le 1er décembre dernier, les citoyens ne sont tenus de divulguer l'information que lorsqu'il y a «une possibilité réaliste de transmission du VIH».

«Je ne sais pas à quel point les gens savent que lorsqu'une personne suit un traitement, sa charge virale [quantité de virus dans le sang] descend au point que le virus ne se transmet plus», explique l'avocate de la COCQ-SIDA, Léa Pelletier-Marcotte.

Peut-être, selon elle, que le personnage a une charge virale faible ou indétectable et qu'elle a utilisé un préservatif qu'elle n'est pas tenue de divulguer l'information à ses partenaires.

Léa Pelletier-Marcotte comprend très bien qu'il s'agit d'une fiction, et non d'une émission d'information, et que la quotidienne de Luc Dionne ne peut donc pas apporter toutes les nuances nécessaires. Par contre, elle est persuadée qu'il aurait été possible de mieux vérifier les faits: «C'est un manque de rigueur! Un avocat aurait lu le scénario et il aurait dit: "Il faut apporter cette nuance-là, cette nuance-là et cette nuance-là."»

Parmi les autres éléments erronés présentés dans la quotidienne, il y a celui voulant qu'un médecin a l'obligation d'alerter les autorités lorsqu'il craint un danger pour la sécurité publique.

«C'est de la fiction!»

La COCQ-SIDA souhaite que Radio-Canada et les producteurs diffusent un avis rectifiant les faits. Alors que les Productions Aetios n'ont pas voulu commenter cette situation, le diffuseur refuse de s'excuser.

«La jurisprudence concernant la divulgation de la séropositivité est beaucoup plus large et complexe que les deux arrêts cités dans la lettre de la COCQ-SIDA, explique Marc Pichette, directeur aux communications de Radio-Canada, par courriel. L'auteur, Luc Dionne, s'est d'ailleurs appuyé sur cette jurisprudence, vue d'un autre angle, dans l'écriture de ces épisodes.»

«On ne peut exiger d'une émission dramatique, et encore moins de personnages de fiction, d'aborder de tels sujets en explorant toutes leurs nuances. Il y a manifestement matière à débat, mais celui-ci trouvera mieux sa place dans une émission d'information.»

Le rédacteur en chef de la revue Argument, dont le dernier numéro porte sur la censure, affirme que la demande de la COCQ-SIDA au diffuseur participe du climat de censure de plus en plus répandu.

«Il y a des groupes organisés, des défenseurs, qui veulent vraiment contrôler ce qui est dit à leur propos, dit Patrick Moreau. Il y a une espèce de volonté d'être les maîtres de l'information qui se donne sur certains sujets. J'irais même jusqu'à dire que c'est un peu comme les gardiens du dogme.»

Selon lui, la liberté d'expression et de création devrait uniquement être balisée par le droit.

«Nous sommes dans une fiction! Alors, déjà, le débat me semble complètement absurde. Demander à une policière qui n'existe pas si elle a lu les décisions les plus récentes de la Cour suprême ou pas, il y a quelque chose de surréaliste là-dedans... Je n'aimerais pas être un créateur en ce moment», affirme Patrick Moreau, fidèle téléspectateur de District 31.