Grâce à Danse Danse, le Nederlands Dans Theater revient nous éblouir avec un programme triple franchement enlevant. Une soirée de plus de deux heures d’où on sort galvanisé et emballé.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Quand Danse Danse a programmé le NDT en 2016, cela faisait plus de 20 ans que la compagnie néerlandaise à la réputation de « bad boys of ballet » n’avait pas posé les pieds sur une scène montréalaise. La revoici, quatre ans plus tard, avec un programme triple de haut niveau qui ravira ceux qui aiment se laisser entraîner par une danse qui sort des sentiers battus.

Ceci est particulièrement probant avec la pièce d’ouverture, Vladimir, par le génial Hofesh Shechter, qui se surpasse dans cette création prenante, qui nous tient sur le bout de nos sièges du début à la fin.

Le chorégraphe est un habitué des scènes montréalaises ; ces dernières années, on a pu voir Uprising, In Your Rooms, Political Mother et Grand Finale, cette dernière partageant plusieurs motifs communs avec Vladimir.

On retrouve dans cette création plusieurs leitmotivs chers à Shechter : des mouvements de groupe fascinants dans leur organicité, que le chorégraphe maîtrise avec un art qui frôle la perfection, un discours sociopolitique qui se dessine en filigrane et une musique composée par Shechter lui-même, qui devient un protagoniste de la pièce tellement elle remplit l’espace et les corps.

Jeunesse en marche

Sur scène, un groupe de danseurs apparaît à contre-jour ; immobiles, à l’air légèrement inquiétant et frondeur, ils fixent le public. Derrière eux s’érigent de grands panneaux, murs à l’ombre oppressante. De là se déclenchera un élan qui ne connaîtra pas de fin, ou presque, vague animée par un flux et reflux perpétuel.

Cette jeunesse traverse l’existence avec un air de défi ; entre rage, insolence, désespoir et fureur de vivre, elle nous renvoie à nos propres contradictions et anxiétés, fait table rase pour mieux s’exprimer dans son intransigeante totalité. La musique, mélangeant cordes et percussions, où se glisse parfois des sonorités orientales, se déploie, légèrement anxiogène, appuyant le mouvement incessant qui déboule sur scène et anime les corps. La jeunesse est en marche, et rien ne l’arrêtera.

Entre pulsations et ondulations, relâchement et contractions, balancements et tressaillements, les corps se déplacent, se heurtent, se rencontrent, s’enlacent, se battent ; les groupuscules se forment et se déforment dans des mouvements d’ensemble emportés et texturés, où l’on sent à peine la chorégraphie tellement ils sont incarnés, viscéraux. Un vrai paysage mouvant, qui fait entrer la vie sur scène. À en donner des frissons.

Sombre dystopie

Après cette ouverture coup de poing, la table est mise pour The Statement, une courte pièce par la très en vue chorégraphe canadienne Crystal Pite. Depuis quelque temps, Pite explore de nouveaux territoires, celui de la danse-théâtre, en compagnie de son collaborateur, le dramaturge canadien Jonathon Young.

Poursuivant le travail amorcé avec Betroffenheit et surtout Revisor, The Statement offre une plongée angoissante dans un monde dystopique où les personnages sont entraînés dans les méandres absurdes d’un monde corrompu jusqu’à la moelle.

L’approche du duo Pite-Young est fascinante et unique, alors qu’une pièce de théâtre préenregistrée sert de matière chorégraphique, les voix des différents personnages s’incarnant dans le corps des danseurs, qui modulent ainsi leurs mouvements au rythme des paroles et des intonations de leur personnage.

The Statement est une pièce en un acte, conviant quatre personnages, en huis clos sur une scène vide où ne trône qu’une énorme table, surplombée d’une tout aussi énorme lumière cylindrique qui descend du plafond, oppressante. Dans cette « situation room » (cellule de crise), quatre danseurs exécutent un fascinant ballet qui peut parfois être comique avec son côté pantomime, mais qui verse vite de l’autre côté du miroir, dans un univers sombre et inquiétant.

Un conflit lointain dégénère, un homme et une femme s’empoignent les cheveux, cherchent une issue, savent qu’ils sont en partie responsables d’avoir nourri, pour de simples visées capitalistes, un affrontement violent. Deux personnages arrivent « d’en haut » ; il faut émettre un « statement », trouver le coupable, se dédouaner de toute responsabilité. Impossible de dire la vérité, il faut sauver les apparences. Ou quand les « spin doctors » s’emparent de l’information pour la travestir.

Les corps ondulent comme des serpents, se contorsionnent de façon hallucinante autour, sur et sous la table, illustrant de façon brillante le sous-texte de cette situation explosive. On retient notre souffle alors que les personnages plongent dans ce cauchemar kaléidoscopique sans issue où les paroles prononcées réverbèrent et rebondissent sur les murs qui se referment lentement mais sûrement sur eux.

Jolie fable

La soirée se termine sur une note plus fleur bleue avec Singulière odyssée, par les chorégraphes en résidence du NDT, Sol León et Paul Lightfoot. Fable mélancolique sur le passage du temps, la pièce est campée dans un décor qui évoque une gare, espace transitoire traversée par des âmes qui vont et viennent, virevoltent, s’immobilisent, et repartent.

La scénographie – le décor, réaliste, mais à la perspective légèrement truquée, est assez impressionnant ; les milliers de feuilles mortes qui tombent du ciel, à la fin, créent un fort joli tableau – attire davantage l’attention que la chorégraphie elle-même, plutôt convenue, à l’esthétique se rapprochant davantage du néo-classique que du contemporain. Dansée avec élégance et empreinte de poésie, Singulière odyssée souffre néanmoins de la comparaison avec les deux premières pièces au programme.

Jusqu’au 14 mars, au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts