Qu’ils soient physiques ou mentaux, les murs ghettoïsent, divisent, aliènent. En compagnie du groupe post-rock montréalais Fly Pan Am et du collectif britannique United Visual Artists, la chorégraphe Dana Gingras en esquisse les contours pour mieux les fracasser avec sa nouvelle création Frontera, dont la première, présentée par Danse Danse, aura lieu mercredi soir au Théâtre Maisonneuve.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Après l’imposant — et très réussi — Monumental, pièce de son cru qu’elle avait revisitée en 2016 pour en célébrer les 10 ans de création en compagnie du groupe montréalais Godspeed You ! Black Emperor, Dana Gingras est de retour avec une pièce de groupe qui s’annonce tout aussi percutante, même si elle navigue en eaux différentes.

« Monumental avait quelque chose de très enrégimenté, militaire, avec ses petites boîtes, ses cubicules… Frontera est en quelque sorte une réaction à cet univers, même si ce sont deux pièces très loud, avec beaucoup d’impact et de punch », note l’artiste de Vancouver, installée à Montréal depuis plusieurs années avec sa compagnie Animals of Distinction.

Réunissant sur scène 10 danseurs gonflés à bloc, Frontera est né d’une réflexion sur les frontières dans un monde où certains font de l’érection de murs des solutions et où les différences entre les individus deviennent des « murs invisibles », constate Dana Gingras.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

La chorégraphe Dana Gingras présente Frontera dans le cadre de la programmation de Danse Danse dès mercredi soir.

Quand j’ai commencé à penser à ce projet, il y a environ trois ans, Donald Trump venait d’être élu et parlait de construire un grand mur à la frontière des États-Unis et du Mexique — alors que, paradoxalement, on célèbre la chute du mur de Berlin il y a 30 ans cette année…

Dana Gingras

« Durant la même période, je suis allée en voyage en Argentine, où j’ai grandi une bonne partie de ma vie — je suis née au Canada, mais j’ai vécu en Patagonie dès mes 3 ans, jusqu’au coup d’État qui a instauré la dictature militaire à la fin des années 70. Je me suis mise aussi à réfléchir à ma propre existence de cultural outsider, et ce que cela signifie d’être aliénée », poursuit la chorégraphe.

Aliénation. Un mot intéressant dans lequel se cache le mot « alien », remarque-t-elle. « C’est étrange et intéressant comme choix de mot. Cela vient tout de suite créer une division, suggère que la personne aliénée n’est pas un de nous, n’a rien à faire ici… »

Les murs, donc, qui séparent et divisent, sont loin d’être seulement physiques : nous les portons en nous. « La peur des autres, la misogynie, le racisme, l’homophobie, la pauvreté… Ce sont tous différentes sortes de frontières invisibles que nous transportons à l’intérieur de nous. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Le collectif britannique United Visual Artists signe
 la scénographie, à la fois minimaliste et imposante.

Organiser le « parkour » de la résistance

Une matière riche à réflexion, donc, qui a amené l’artiste à s’interroger sur l’impact qu’ont ces murs et frontières, visibles et invisibles, même pour ceux qui sont, en quelque sorte, privilégiés et ne croient pas en souffrir de prime abord. « Plus je me suis intéressée au sujet, plus j’ai réalisé à quel point cet état de surveillance nous affecte tous, socialement, politiquement. Où se trouve la liberté, comment coopérer, comment faire naître une forme de résistance ? », demande-t-elle.

La réponse, elle l’a puisée en travaillant avec un groupe de danseurs — « avoir un large ensemble d’individus permet de naviguer entre le micro et le macro », note-t-elle — en s’inspirant de la discipline sportive du « parkour ». Aussi appelé « art du déplacement », le parkour consiste à franchir des obstacles urbains ou naturels en utilisant l’entièreté du corps et de ses capacités, sans l’aide de matériel… et en sortant des sentiers battus.

Il était important pour moi de laisser beaucoup de liberté aux danseurs dans le processus créatif, de ne pas imposer un langage, mais de le laisser surgir.

Dana Gingras

« Le point de départ de la recherche a été le parkour. Pour moi, il y a quelque chose de l’ordre de la subversion, notamment à l’égard des murs, des barrières, dans l’action que demande le parkour. »

Le travail de Dana Gingras s’abreuve beaucoup des autres formes d’art, et elle n’a de cesse de créer des rencontres avec des artistes d’autres disciplines afin de nourrir son processus créatif. Frontera ne fait pas exception, alors qu’elle a fait appel au groupe culte montréalais post-rock Fly Pan Am, qui vient de se ressouder après un hiatus de 14 ans, pour signer la trame musicale.

« J’ai toujours été une grande fan de leur travail et travailler avec eux a été extrêmement satisfaisant. Nous avons développé les idées et la chorégraphie ensemble, en studio. Ce fut vraiment un effort collaboratif. »

Elle a aussi travaillé pour ce projet avec le collectif britannique United Visual Artists — connu pour son travail, entre autres, avec Massive Attack — afin de créer une scénographie coup-de-poing, à la fois minimaliste et imposante. « Contrairement à Monumental, je ne voulais aucun objet sur scène. Nous avons donc travaillé la lumière, de façon à faire apparaître des structures fantomatiques, qu’on dirait presque sorties de nos esprits. »

Au Théâtre Maisonneuve, jusqu’au 7 décembre