(LAS VEGAS) Le Cirque du Soleil a déroulé le tapis rouge, jeudi soir, pour le lancement officiel de son spectacle R.U.N à l’hôtel-casino Luxor de Las Vegas. Une première depuis la création de Michael Jackson ONE, en 2013. Avec ce septième spectacle en résidence dans la « ville des péchés », le Cirque du Soleil cherche à séduire les milléniaux… tout en s’éloignant du cirque.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

L’expérience commence à l’entrée du théâtre fraîchement rénové, libéré par le magicien gothique Criss Angel l’an dernier. Les couloirs ont des airs de ruelles mal fréquentées. Des graffitis recouvrent les murs. On ne le sait pas encore, mais au cœur de ce « thriller d’action » se trouvent deux gangs rivaux : les Blackjax et les Streetkingz, dont on croise d’ailleurs les membres en chemin…

PHOTO FOURNIE PAR LE CIRQUE DU SOLEIL

« R.U.N, c’est ce qui se passe lorsque les cascadeurs invitent les acrobates à prendre un café, puis changent les serrures derrière eux », selon le Cirque du Soleil.

Eux, et plusieurs des créateurs du spectacle – comme le scénariste et réalisateur Robert Rodriguez, derrière les films Sin City, Desperado et From Dusk till Dawn, qui a signé le scénario de R.U.N, ou encore le guitariste de Marilyn Manson, Tyler Bates, qui a composé la trame musicale. Mais aussi quelques joueurs de hockey des Golden Knights de Vegas – dont Ryan Reaves et Alex Tuch…

Bref, dans le tintamarre des machines à sous qui crachent leurs jetons jour et nuit, le public s’est engouffré dans le grand théâtre de 1500 places. Non loin d’une autre salle du Luxor, qui accueille maintenant le spectacle du Blue Man Group (acquis par le Cirque en 2017).

Dans le synopsis remis aux médias, le Cirque du Soleil donne le ton, caustique : « Êtes-vous prêts pour une autre dose de rêverie impressionniste ? Alors vous n’êtes pas au bon endroit. R.U.N, c’est ce qui se passe lorsque les cascadeurs invitent les acrobates à prendre un café, puis changent les serrures derrière eux. »

Rencontré quelques heures avant la première, le grand patron du Cirque, Daniel Lamarre, était tout à fait conscient du risque.

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Un moment du spectacle de R.U.N

« On ne sait jamais en entertainment, mais je pense qu’on est sur une piste prometteuse, croit-il. C’est comme si on venait de s’ouvrir une nouvelle catégorie de spectacles. C’est un risque comparable à celui qu’on a pris avec Zumanity. Les gens venaient voir Mystère ou un spectacle traditionnel. Avec R.U.N, c’est un peu le même phénomène, il y aura des gens surpris… »

Le Cirque a beau être un acteur incontournable du divertissement à Las Vegas (il vend 5 millions de billets par an), il doit se renouveler.

On a six spectacles de cirque différents ici, on n’allait pas en faire un autre. Mais on a quand même fait nos devoirs. Clairement, l’idée d’arriver avec des stunts était quelque chose de très attrayant pour une jeune clientèle.

Daniel Lamarre, président du Cirque du Soleil

Cet appel du pied aux jeunes coïncide, il faut le dire, avec l’arrivée prochaine de la nouvelle équipe de football (les Raiders), dont le stade, juste à côté du Luxor, est en construction. Un afflux de jeunes amateurs de sport à la recherche d’autre chose qu’un numéro de corde lisse. On comprend.

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Dans R.U.N, les poursuites et les batailles se multiplient sur scène, où ronronnent des motos électriques.

Bon, alors ? Alors, ils avaient tous raison. Nous ne sommes plus au cirque. Plutôt dans l’univers des films d’action, du jeu vidéo et du roman graphique. Immergés dans une aventure où se multiplient les poursuites et les batailles et où ronronnent des motos (électriques) au son des riffs de guitare. Ça se peut que ce ne soit pas votre tasse de thé.

R.U.N s’ouvre à la manière d’un film, projeté sur un immense écran, devant, mais aussi sur les côtés (comme dans Michael Jackson ONE). Avec une narration au ton badin. Nous sommes à Las Vegas. Le chef des Streetkingz interrompt le mariage du leader des Blackjax, vu qu’il est lié d’une étrange façon… à sa fiancée. Une relecture un peu sommaire de Roméo et Juliette. Divertissant.

De là une poursuite effrénée qui se termine dans la salle lorsque les personnages sortent littéralement de l’écran.

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Un moment du spectacle de R.U.N

Notre héros, qui prend la fuite (d’où le titre R.U.N), se fera malheureusement rattraper, puis inviter dans la salle de torture du « Doctor », avant d’être rejoint par sa bande. Re-batailles, re-poursuites, avec cette fois des effets pyrotechniques, re-courses à moto. Retour au film aussi. Et puis, l’histoire se précise, il y a ce collier, avec un cœur qui contiendrait tous les pouvoirs et qui est l’objet de la convoitise du chef des Blackjax, qui réapparaît.

Bref, R.U.N est un spectacle assez déstabilisant, c’est le moins qu’on puisse dire. L’idée de créer un scénario pour grand écran, où sont intercalées des scènes qui sortent les personnages de l’écran, est un concept très efficace – même s’il n’est pas si nouveau – parfaitement réalisé et mis en scène par Michael Schwandt. Encore faut-il que le scénario soit suffisamment solide. Or, il y a sans doute lieu de le peaufiner. Et de remplir certains trous.

Rencontré lui aussi brièvement avant la première, celui qui a notamment mis en scène la série The Masked Singer et les derniers spectacles du rappeur Kendrick Lamar et de Lady Gaga convenait que c’était le défi de ce spectacle. « Lorsqu’il y a beaucoup d’action, les gens sont moins portés à écouter la narration, donc on doit s’assurer que les éléments clés soient vraiment bien transmis », expliquait M. Schwandt.

C’est vrai pour la clarté, mais ce scénario gagnerait aussi à être étoffé. Cela dit, les cascades, elles, sont bien exécutées (quoique répétitives), mais allez savoir, peut-être que c’est exactement ce que veulent les milléniaux !

Le ton utilisé pour narrer l’histoire est excellent. Juste assez mordant, avec une pointe d’humour incisif que l’on retrouve dans les albums graphiques. Il y a des rendus magnifiques réalisés par les concepteurs à la projection Olivier Goulet et Johnny Ranger, où l’image se transforme graphiquement et où l’action est décrite dans de petits phylactères rectangulaires. La scène de la poursuite en voiture est également parfaitement rendue. Le ballet sous-marin aussi.

Est-ce que les milléniaux vont embarquer dans cette aventure, comme le souhaitent le Cirque du Soleil et la direction du Luxor ? Voilà la question à 12 jetons. Pour cela, il n’y a qu’une chose à faire : attendre et voir. Pas facile de changer l’image du Cirque du jour au lendemain pour UN spectacle… En tout cas, on ne reprochera pas au Cirque du Soleil de se mettre ainsi en danger. Au moins, il joue le jeu. Après tout, on est à Vegas.

Les frais de transport de La Presse+ ont été payés par le Cirque du Soleil.