Il faut un peu de tout et d’un peu de tous pour faire un monde. Cet été, notre journaliste parcourt les festivals à la rencontre de ceux et celles qui composent cette mosaïque humaine.

Isabelle Morin Isabelle Morin
La Presse

En ces premiers jours de juillet, on s’amuse des prouesses des échassiers et acrobates rue Saint-Denis. Dans la foule du festival Montréal complètement cirque, une jeune femme se démarque, ravissante dans une robe rétro joliment accessoirisée d’une ombrelle. Sa démarche est encore trop timide pour accoter si éclatante tenue, mais Emma Aslett, 22 ans, en est encore à la version chrysalide d’elle-même.

Au moins une fois par année, elle vient à Montréal, une ville plus grande, plus éclatée que Sault-Sainte-Marie, en Ontario, d’où elle est originaire, ou que Kingston, où elle s’est installée pour entreprendre des études universitaires en mathématiques. De la métropole québécoise, elle aime l’énergie, le Village, le cirque.

La veille, elle est arrivée avec un groupe d’amies venues profiter des festivités. « C’est bien d’être dans un endroit où il y a une plus grande représentation de la communauté queer », dit Emma avec un filet de voix. Son orientation sexuelle n’est plus un secret pour son entourage, mais il reste que… « Kingston, c’est juste petit ».

L’élément déclencheur

Il y a deux ans et demi, Emma Aslett a mis ses études en veilleuse au cours d’un passage difficile. « J’ai eu des problèmes de santé mentale, confie-t-elle. J’essayais alors de démêler les fils de mon cerveau et de ma vie. » C’est à ce moment qu’elle a découvert le cirque aérien, qu’elle a commencé à pratiquer d’abord parce que ça lui faisait du bien, puis par engouement. C’est là, aussi, qu’elle a découvert une communauté ouverte d’esprit qui la fait se sentir chez elle.

« Je me suis lancée dans cette activité à 100 %. Sortir de ma tête pour m’émanciper physiquement a été un exutoire, une révélation sur les plans émotif et créatif. Quand je suis sur scène, je suis drôle, je suis fonceuse, je peux porter des costumes et du maquillage exubérants. Ça me laisse être une version de moi qui me plaît davantage. »

Socialiser n’a jamais été son point fort, avoue timidement la jeune femme. Mais lorsqu’elle s’exécute devant un public, elle trouve un espace pour s’exprimer davantage, « et mieux », dit-elle avec plus de confiance.

Il y a une force et une satisfaction qui découlent du fait de captiver les gens, de les faire rire, de les faire se sentir comme je le veux. Ça peut sembler manipulateur, exprimé comme ça, mais c’est une sensation vraiment stimulante.

Emma Aslett

« Être capable de faire des choses qui font peur, c’est… comme une transgression, une façon de repousser mes limites. Je me dis : “J’ai réussi, je l’ai fait.” Et les gens ont eu du plaisir à le regarder. »

Assembler les morceaux

Emma Aslett a obtenu son diplôme en mathématiques au printemps. En entrant à l’université, elle pensait faire un jour de la recherche. « Pour l’instant, mon avenir est rempli d’incertitudes, mais j’aimerais m’investir dans le cirque. Peut-être éventuellement venir à Montréal, pourquoi pas ? »

Et les chiffres dans tout ça ? Ils compteront probablement toujours, répond-elle. « C’est une version plus nerd de moi. Mais je pense qu’il y a une certaine quantité de théorie dans le fait de comprendre le mouvement. Je me dis que je pourrais utiliser mes connaissances en mathématiques pour assurer la sécurité des artistes lorsqu’ils sont suspendus. Tous les cirques ont ce genre d’employé. Ce serait un beau croisement entre les deux. »

Emma n’a pas encore déployé ses ailes. Elle s’y emploie. Se découvrir n’est pas une mince affaire. Un jour, elle espère trouver la façon de concilier ce qui peut sembler aux antipodes, et alors, tous les versants de sa personne pourront prendre leur envol.