En 35 ans de création, le concepteur Stéphane Roy a collaboré à plus de 100 spectacles de cirque, de danse, de théâtre et d’opéra. Au seuil de la soixantaine, le scénographe et directeur artistique multiplie les projets en Amérique et en Europe. La Presse l’a rencontré au début de l’été, chez lui, à Sutton, pour faire un bilan de sa carrière.

Publié le 10 août
Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

La scène se passe au Théâtre Jean-Duceppe. À la première d’Ivanov, de Tchekhov, dirigée par Yves Desgagnés, en 1993. Le rideau se lève sur le décor signé Stéphane Roy. Alors qu’on imaginait voir les personnages surgir dans une datcha russe, apparaît plutôt un immense champ de maïs à l’horizon… Applaudissements spontanés des 830 spectateurs présents dans la salle.

C’est rarissime qu’un concepteur reçoive une « claque » durant un spectacle ; Danièle Lévesque y a aussi eu droit quelques fois au Théâtre du Nouveau Monde (TNM). Or, si la réaction est flatteuse, Roy ne réalise pas des décors pour récolter des bravos. « Mon travail ne se nourrit pas d’un ego, mais d’un point de vue sur une œuvre, de ce qu’un metteur en scène et son équipe veulent exprimer dans un spectacle. Pour Ivanov, la pièce raconte le drame d’un propriétaire terrien qui perd ses terres. L’image d’Ivanov, seul au milieu d’un champ de blé d’Inde abandonné, sert donc le texte. »

PHOTO PIERRE DESJARDINS, TIRÉE DU SITE DE STÉPHANE ROY

Le décor d’Ivanov, chez Duceppe, en 1993

À l’époque, Stéphane Roy enchaînait sept ou huit spectacles par saison. « C’était difficile de tenir le rythme, se souvient-il. Je devais réaliser plusieurs projets de front pour bien gagner ma vie. Je faisais 4000 $ par spectacle ; au mieux 7000 $, si j’avais la chance de collaborer à une production du TNM. » Le concepteur nous explique que son travail, avec la recherche et les réunions, est réparti sur 12 à 18 mois pour un seul décor. Ça représente un maigre taux horaire.

IMAGE TIRÉE DU SITE DE STÉPHANE ROY

Stéphane Roy est derrière les décors de plusieurs spectacles du Cirque du Soleil, dont Kurios, présenté en 2014.

Avant d’être associé à la création d’une douzaine de spectacles du Cirque du Soleil (de Dralion à Kurios, en passant par Kooza, Zumanity et plus récemment Drawn to Life avec Disney), Roy a collaboré avec des artistes phares du théâtre et de la danse contemporaine. Les Gilles Maheu, Ginette Laurin, Édouard Lock, Alice Ronfard… Depuis quelques années, il s’est éloigné du théâtre québécois pour réaliser les décors de mégaspectacles musicaux en Europe, comme Les trois mousquetaires, Bernadette de Lourdes et Je vais t’aimer.

Le maître Barbeau

Stéphane Roy a appris son métier avec un grand maître-concepteur : François Barbeau. « Je l’ai connu à l’École nationale de théâtre. Il m’a tout montré », dit-il en hommage à l’artiste décédé en janvier 2016.

ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Stéphane Roy

Pour Barbeau, les costumes et la scénographie sont comme un miroir de la société, du monde. Ils doivent montrer le statut social, les mœurs et l’environnement dans lequel les personnages évoluent. Une bonne scéno, c’est tout sauf une belle décoration.

Stéphane Roy, scénographe

Le créateur nous dit voir « ses idées en 3D ». Or, son imaginaire sur papier ne passe pas toujours l’épreuve de la maquette. Et il doit parfois refaire ses devoirs. « Si je doute, si je me suis trompé et qu’il n’est pas trop tard, mieux vaut repartir à zéro », dit-il.

IMAGE TIRÉE DU SITE DU TNM

Scène d'En attendant Godot, dirigée par André Brassard et présentée au TMM en 1992

Comme ça lui est arrivé pour la production d’En attendant Godot, dirigée par André Brassard, il y a une vingtaine d’années. Et aussi avec L’Odyssée, l’un des plus grands succès de l’histoire du TNM. Stéphane Roy avait d’abord dessiné un décor représentant un café grec, avec des tables carrées, des nappes à carreaux… Après avoir présenté sa maquette au metteur en scène Dominic Champagne, insatisfait de son travail, Roy décide de la jeter au panier ! « J’ai demandé à la production 10 jours de plus, dit-il. Puis je suis revenu en leur proposant un décor aux antipodes, très épuré, avec des toiles de navire, très loin d’un lieu réaliste. »

IMAGE TIRÉE DU SITE DU TNM

En 1999, Stéphane Roy créait les décors de L’Odyssée d’après Homère, adapté par le dramaturge Dominic Champagne.

Travelling sur l’Histoire en Normandie

Depuis deux ans, avec Serge Denoncourt et des producteurs français, Roy planche sur « une expérience immersive » unique au monde. Lorsqu’elle verra le jour, en juin 2025, il s’agira de la plus grosse production théâtrale réalisée par des artistes québécois. Intitulée Hommage aux héros, cette ambitieuse fresque historique veut honorer la mémoire des soldats du débarquement en Normandie, le 6 juin 1944.

ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Stéphane Roy

Le spectacle multimédia nécessitera la construction d’un amphithéâtre de 1000 places sur un site de 30 hectares à Carentan-les-Marais, à 10 kilomètres des plages.

Un théâtre à ciel ouvert et en mouvement qui, grâce à un dispositif ingénieux, se déplacera sur près de 500 mètres durant la représentation.

En France, Hommage aux héros a suscité de l’inquiétude et des critiques de la part de groupes de vétérans et des militants écologistes. Or, selon son directeur artistique, le projet a évolué depuis sa première ébauche, il y a deux ans. Car la production a tenu compte des critiques. « Le projet déposé cet été n’a plus rapport avec sa première esquisse. On respecte toutes les normes environnementales, » explique le concepteur.

« Ce n’est pas une foire mercantile, ni un “D-Day Land” ou un Euro Disney, poursuit Roy. On a l’appui des historiens et des muséologues. On travaille avec des spécialistes en protection des milieux humides, des architectes en développement durable. C’est un projet d’avant-garde qui se fera dans le respect et le désir de transmission. Un devoir de mémoire et d’éducation », conclut Roy.

Bref, qu’il soit au Québec ou en Europe, le magicien de la scène n’a pas fini de rêver et de faire rêver.

Regardez la vidéo promotionnelle d’Hommage aux héros