Deux hommes s’avancent, main dans la main. Après un moment de suspension, ils prennent position, yeux dans les yeux, et entament leur danse. Accrochés solidement l’un à l’autre, ils se déplacent rapidement, à petits pas saccadés, sautillent, parcourent la scène, puis s’empoignent et tournent rapidement sur eux-mêmes.

Publié le 31 mai
Iris Gagnon-Paradis
Iris Gagnon-Paradis La Presse

Cette séquence, les danseurs Gianmaria Borzillo et Giovanfrancesco Giannini la répètent inlassablement pendant les 20 minutes que dure le spectacle Save the last dance for me, de l’artiste italien Alessandro Sciarroni. D’abord concentrés à exécuter correctement la série de pas assez complexes de cette danse folklorique née dans la région de Bologne et appelée la polka chinata, ils se laissent peu à peu contaminer par le plaisir de la danse, communiant dans le mouvement, le sourire aux lèvres. Impossible de ne pas s’y laisser entraîner avec eux.

Cette scène dont nous avons été témoins par un beau dimanche ensoleillé sur la place publique du Marché Maisonneuve sera reprise dans deux autres lieux publics de Montréal dans le cadre du FTA. Save the last dance for me se veut à la fois un hommage à cette danse de salon italienne née au début du XXe siècle et une relecture contemporaine de son esthétique, accompagnée de musique ambiante électronique, en remplacement de la musique traditionnelle folklorique.

PHOTO ANDREA MACCHIA, FOURNIE PAR LE FTA

Le chorégraphe Alessandro Sciarroni

Joint en Italie, Alessandro Sciarroni explique comment il a découvert la polka chinata grâce au professeur de ballet Giancarlo Stagi. Ce dernier, après être tombé sur des vidéos datant des années 1960, a décidé de sauver de l’oubli cette danse qui était pour ainsi dire disparue en l’enseignant à quelques-uns de ses étudiants.

« Quand j’ai vu ces vidéos, j’ai été très intrigué et j’ai décidé de me rendre à Bologne afin de rencontrer Giancarlo. À ce moment, seulement cinq personnes dans le monde savaient danser la polka chinata. C’est une danse qui est vraiment très belle, dansée traditionnellement par deux hommes, puisqu’elle est née à une époque où la société était très clivée. C’en était d’autant plus fascinant. »

Cette danse, très physique, offre un côté acrobatique, car les hommes s’empoignent et tournoient très vite sur eux-mêmes.

« Au fil du temps, la polka chinata est devenue une activité sportive, il y avait des performances dans les lieux publics, c’était presque une sorte de compétition pour le couple le plus rapide », précise le chorégraphe.

Réactiver la mémoire

Ancien acteur qui s’est notamment intéressé à la performance et à l’art corporel, M. Sciarroni s’est retrouvé en danse, car ses propositions étaient « trop minimalistes pour le théâtre et trop baroques pour les galeries d’art ». L’artiste iconoclaste, qui a reçu un Lion d’or pour l’ensemble de son œuvre en 2019, s’est toujours intéressé à plusieurs pratiques physiques, sans les hiérarchiser, mû par une fascination pour le mouvement sorti de son contexte.

Une de ses pièces détournait la jonglerie ; une autre s’inspirait du goalball, jeu de balles pour aveugles. Sa pièce Folk-s, présentée à l’Usine C en 2017, était pour sa part inspirée de la danse folklorique autrichienne schuhplattler, vieille de 1000 ans.

Je suis toujours fasciné par cette idée d’un mouvement aux origines lointaines, beaucoup plus vieux que moi. Il y a quelque chose de mystérieux qui m’intrigue là-dedans.

Alessandro Sciarroni

Le fait que la danse soit traditionnellement interprétée par un couple d’hommes l’a aussi interpellé. « Il y a beaucoup de tendresse entre ces deux hommes qui exécutent ces mouvements ensemble. C’est vraiment une danse où il faut faire confiance à l’autre. J’aime aller sous la surface des choses, pour en souligner les motifs qui en émergent. »

Son œuvre remet ainsi en question les stéréotypes du genre, installant un jeu de connivence entre les deux interprètes, qui ont appris la danse pendant une période de six mois, à raison d’une fois par semaine.

  • Les danseurs Gianmaria Borzillo et Giovanfrancesco Giannini dansent la polka chinata.

    PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

    Les danseurs Gianmaria Borzillo et Giovanfrancesco Giannini dansent la polka chinata.

  • Les danseurs Gianmaria Borzillo et Giovanfrancesco Giannini dansent la polka chinata.

    PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

    Les danseurs Gianmaria Borzillo et Giovanfrancesco Giannini dansent la polka chinata.

  • Les danseurs Gianmaria Borzillo et Giovanfrancesco Giannini dansent la polka chinata.

    PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

    Les danseurs Gianmaria Borzillo et Giovanfrancesco Giannini dansent la polka chinata.

  • Les danseurs Gianmaria Borzillo et Giovanfrancesco Giannini dansent la polka chinata.

    PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

    Les danseurs Gianmaria Borzillo et Giovanfrancesco Giannini dansent la polka chinata.

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La démarche de l’artiste consiste non pas à « sauver » la polka chinata de l’extinction, car, dit-il, « la danse est plus forte que n’importe quelle espèce », mais à réactiver sa mémoire en la présentant, sortie de son contexte originel, dans différents lieux publics.

Le chorégraphe pousse les limites d’endurance des interprètes, qui exécutent la danse bien au-delà des deux ou trois minutes usuelles. « Cela permet de montrer à quel point exécuter cette danse représente un vrai défi ; la répétition de structures fait en sorte qu’on voit le corps changer, le visage se relaxer. L’idée est d’aller au-delà de la douleur et de la fatigue pour trouver le plaisir », conclut-il.

Le mardi 31 mai et le mercredi 1er juin à la Cité-des-Hospitalières, ainsi que les 2 et 3 juin à la Casa d’Italia.

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