C’est le grand cycle de la vie dans toute sa fureur, sa beauté et son mysticisme qu’évoque avec brio le chorégraphe nigérian Qudus Onikeku et ses fabuleux interprètes dans Re : Incarnation. Une pièce-manifeste à la fois exaltante et envoûtante, émouvante et explosive, parfaite pour ouvrir cette 16e édition du FTA après deux ans de disette pandémique.

Publié le 26 mai
Iris Gagnon-Paradis
Iris Gagnon-Paradis La Presse

L’atmosphère était fébrile en cette soirée d’ouverture du Festival TransAmériques, alors que les deux nouvelles directrices artistiques du festival, Jessie Mill et Martine Dennewald, ont été accueillies avec des applaudissements nourris et beaucoup d’enthousiasme. Ces dernières affirment déjà leurs couleurs avec cette première programmation, et ce spectacle d’ouverture qui, pour la première fois dans l’histoire du festival, a été confié à une compagnie issue du continent africain.

Une électricité galvanisante, sans doute attribuable au retour de cette communion précieuse entre la scène et le public (sans masque !), parcourait déjà la salle avant même que les interprètes de Re : Incarnation y mettent les pieds. La table était mise pour une soirée qui s’annonçait déjà inoubliable.

Et cette création du chorégraphe nigérian Qudus Onikeku n’a pas déçu. Ce dernier a travaillé de nombreuses années en Europe avant de prendre la décision de retourner créer sur le sol africain. Une volonté d’exister hors des normes occidentales qui se sent dès les premières secondes de la pièce, alors que les dix interprètes en jettent avec leurs vêtements colorés et éclectiques, prenant la scène d’assaut avec leur énergie explosive et hardie.

Re : Incarnation est un véritable manifeste, celui d’une danse de corps libérés de toute forme d’intellectualisation.

La scène nue est occupée, aux extrémités arrière, par deux musiciens agiles, qui manieront des instruments comme la guitare, les tambours ou la trompette, ainsi qu’une console électronique, afin de créer une ambiance sonore qui se modulera au fil des différents tableaux. Des vêtements disposés au fond de la scène serviront aux interprètes à muer d’une peau à l’autre, comme des serpents, passant à travers les différents stades de l’existence.

PHOTO HERVE VERONESE, FOURNIE PAR LE FTA

Re : Incarnation distille une énergie folle, électrisante.

La vie, la mort et tout le reste

Bienvenue à Lagos, la plus grande ville du Nigeria, souvent associée au légendaire Fela Kuti, père de l’afrobeat, mais aussi nid fertile de l’afrodancehall et de l’afropop. C’est soir de fête ; les corps s’éclatent, bougent, dansent au rythme d’une musique entraînante. Les mouvements sont énergiques, saccadés, robotiques, miment des actes du quotidien ; les visages, très expressifs, se modulent sans cesse ; espiègles, malicieux, effrontés, rieurs. On est contaminé par leur énergie communicative. Impossible de ne pas sourire, dodeliner de la tête et taper du pied en assistant à cette parade décomplexée et jouissive.

L’acte de séduction finit dans une grande fornication. Une femme accouche, un bébé naît. C’est le début, le commencement. « Naissance : Nous sommes ici, parce que nous avons toujours été là », indique une projection en arrière-scène.

La danse repart de plus belle, endiablée, électrique, libre de toute contrainte. Le rythme s’empare des corps, chaque interprète y va de sa « présentation » : hip-hop, capoeira, breakdance, voguing, funky house, dancehall, latino… Tous les styles se mélangent dans un joyeux foutoir extatique, et chaque danseur y apporte sa personnalité, ses aptitudes, sa façon de bouger.

À la vie succède la mort. Un homme, en convulsion, meurt. Changement de tableau ; le réel se fragmente, on est quelque part dans un espace suspendu, au royaume des morts. Des hommes enduits de poudre blanche amorcent une danse macabre. Des figures mythiques aux vêtements flamboyants prennent des formes mi-humaines, mi-animales. Avec leurs bâtons, ils frappent le sol, faisant surgir un rythme ancestral, hypnotique, qui semble trouver son écho aux origines mêmes du monde.

C’est l’heure du tableau final : « Atunbi » – qui signifie renaissance en yorùba, une des langues nationales du Nigeria. Purification par le feu. « Get black to get back », nous révèle une autre projection. Les danseurs enduisent leur peau noire, désormais ébène. En groupe, ils se lancent à corps perdu, extatiques, renversants dans leur abandon. C’est la transe, la catharsis. Le cycle peut désormais recommencer, l’âme est libérée.

Un grand spectacle qui sait faire résonner, au-delà de nos différences, et même grâce à elles, ce mince fil qui nous unit tous, où l’humain retrouve sa place – et son sens – dans ce grand cycle de la vie. Une décharge électrique qui nous éjecte de la torpeur pandémique, dont on sort ragaillardis avec l’impression, nous aussi, de revivre. Et ça, c’est précieux. Merci, M. Onikeku.

Consultez le site du Festival TransAmérique
Re : Incarnation

Re : Incarnation

De Qudus Onikeku

Théâtre Jean-Duceppe, Jusqu’au 28 mai

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