Fondé dans le quartier de La Petite-Bourgogne en 1971, le Black Theatre Workshop (BTW) est la plus ancienne compagnie consacrée à la diffusion d’œuvres issues de la communauté noire au pays. Pourtant, c’est la première fois qu’elle se produit en français à l’est de la rue Saint-Denis à Montréal. Regard sur une collaboration unique.

Publié le 13 avril
Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

Ces prochaines semaines au Théâtre La Licorne, la pièce Pipeline, de l’autrice américaine Dominique Morisseau, sera présentée d’abord en anglais, ensuite en français, par une distribution bilingue formée de Jean Bernard, Jenny Brizard, Gloria Mampuya, Anie Pascale, Schubert Pierre-Louis et Grégory Yves.

Cinq de ces six interprètes font partie de la communauté noire. Pour une rare fois, ils pourront jouer au théâtre en français dans leur propre ville. En effet, lorsque Philippe Lambert (le directeur artistique et général de La Licorne) a invité le Black Theatre Workshop (BTW) à faire partie de sa programmation, il sentait « une belle ouverture, un désir de collaboration » entre les deux compagnies. « Il fallait toutefois dénicher la bonne pièce, dit-il. Et on l’a trouvée avec Pipeline, qui a connu un succès off-Broadway à sa création à New York. »

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Philippe Lambert, directeur artistique et général de La Licorne et du Théâtre de la Manufacture

Ensuite, il fallait réaliser une traduction française, signée Mishka Lavigne, parce qu’il était impensable de présenter Pipeline seulement en anglais. « Il y a dans cette production un désir d’aller à la rencontre de l’autre, dit-il. Pour moi, ça représente bien la couleur de Montréal, un projet bilingue, multiculturel, porté par une nouvelle génération. »

Un poids et une fierté

« Avec ce spectacle, on sème des graines. J’espère qu’on va contribuer à briser les préjugés et à abattre les murs entre les communautés au Québec, souhaite Lydie Dubuisson, associée artistique au Black Theatre Workshop. Il y a un poids énorme et une immense fierté de porter cette parole dans les deux langues et de créer un pont entre les communautés, anglais et français, à Montréal-Nord et dans le Sud-Ouest », dit celle qui s’est jointe à la compagnie grâce à son programme de mentorat, il y a quelques années, et collabore avec le directeur artistique intérimaire Tyrone Benskin, qui succède à Quincy Armorer.

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Lydie Dubuisson, associée artistique au Black Theatre Workshop, une compagnie de théâtre montréalaise qui a eu 50 ans l’an dernier.

Pipeline fait référence au cercle vicieux de jeunes Noirs exclus du système scolaire qui sont rapidement victimes du décrochage et de la violence de la rue. Le titre est une métaphore du « tuyau » école-prison qui les force à intégrer le système carcéral. « La pièce met un doigt sur quelque chose d’important sur le monde de l’éducation, de l’identité du jeune homme, explique Lydie Dubuisson. Il est aussi question de la parentalité, des relations mère-fils et de l’égalité des chances dépendant de la classe sociale et de l’ethnicité. Pour moi, c’est important d’en parler dans les deux langues. Et je ne pense pas que ce sera juste des parents noirs qui vont se reconnaître. »

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Jenny Brizard dans une scène de Pipeline du Black Theatre Workshop

Philippe Lambert ajoute que la production s’adresse au public de demain. Ces jeunes dans nos écoles secondaires et au cégep issus de toutes les nationalités. « À force de voir des pièces de et avec des artistes de la diversité, ils vont se reconnaître et auront le goût de venir au théâtre. »

En ce sens, la saison prochaine, La Licorne présentera Chokola, un monologue autobiographique sur le racisme, signé Phara Thibault, inspiré du mouvement Back Lives Matter. Cette jeune autrice et comédienne née à Haïti, adoptée par des parents blancs de Québec, a remporté le prix du meilleur texte dramatique au concours de l’Égrégore en 2021.

« Il y a quelque chose d’énorme de se voir représenter dans un milieu, de se sentir valider par un réseau, dit Lydie Dubuisson. C’est pas tout le monde qui a envie de briser les plafonds de verre. Adolescente, quand j’ai commencé à écrire des textes de fiction, je ne connaissais pas d’écrivaine noire. Puis, j’ai découvert l’œuvre de Djanet Sears, une femme noire qui a grandi en Saskatchewan. Et ç’a été le déclic pour me donner la légitimité d’écrire. »

Pipeline, de Dominique Morisseau, mise en scène par ahdri zhina mandiela, est présentée à La Licorne d’abord en anglais, jusqu’au 23 avril ; puis en français, du 26 avril au 8 mai.

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