Pierre Lapointe, sapé comme un prince dans son smoking noir et sa chemise blanche, était de passage vendredi au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts pour des Retrouvailles tragicomiques, orchestrées par le festival Montréal en lumière.

Publié le 19 février
Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

Le maître de cérémonie a tôt fait d’aviser les convives : pas de feux d’artifice au programme, pas de décor aux couleurs chaudes d’Ibiza. « Je suis désolé, ça va être crissement déprimant. »

À preuve, « nos bourgeons de bonheur ne seront jamais fleurs », a vite entonné le chanteur, seul devant les rideaux, ou sinon accompagné d’un halo lumineux, le temps d’Amour bohème, l’une des peines d’amour mises en musique dans l’album Pour déjouer l’ennui (2019).

Halte revue et corrigée de la tournée homonyme, le concert présenté trois fois ce week-end nous transporte quelque part entre une boîte de nuit de La Havane et un cabaret rétro-chic d’Amérique du Nord. Quelque part entre larmes de rire et larmes de tristesse, aussi.

« Je cache sous ma peau ma peine en tatouage […] Mais souviens-toi de moi/De mes rires, de mes joies »… Les toiles de velours se sont envolées dès les premières notes de Tatouage, laissant apparaître cinq musiciens et trois choristes tout de noir vêtus et ceints de rideaux dorés.

Attention trop rare, Pierre Lapointe les a présentés d’entrée de jeu. Imitons-le : Évelyne Rousseau à la harpe, le bassiste Karl Surprenant, « qui jouait de la guitarrón pour la première fois de sa vie », José Major à la batterie ainsi que Gabriel Lambert et Félix Dyotte aux guitares. Une partie de cet orchestre a été rameutée à la hâte en raison de « cas contacts » de COVID-19, a expliqué l’Almatois de naissance, nous rappelant que le virus court toujours.

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Pierre Lapointe était accompagné de cinq musiciens et trois choristes.

Depuis Pour déjouer l’ennui, dont la tournée a été enrayée par la COVID-19, Pierre Lapointe a eu le temps de faire paraître l’album de Noël Chansons hivernales (2020) et le tout neuf L’heure mauve, trame musicale de l’exposition de Nicolas Party au Musée des beaux-arts de Montréal.

Vu leur teneur conceptuelle, ces deux enregistrements ont été à peu près évacués vendredi soir, quoiqu’ait résonné Maman, papa – « probablement la chanson la plus triste de mon répertoire » –, submergeant le théâtre d’un silence claustral. Un moment émouvant, au même titre que la relecture de La lettre, enveloppée de voix chorales, et l’exhumation de Tel un seul homme, immortelle leçon d’écriture inscrite sur Pierre Lapointe l’album (2004),

À l’image de ces titres, Pour déjouer l’ennui, réalisé par Albin de la Simone et en partie composé par Daniel Bélanger, Félix Dyotte et les frères Julien Chiasson et Hubert Lenoir, ne donne pas tout à fait de l’allant pour remercier la vie en gambadant dans un champ de muguets.

Or, des interludes empreints d’humour et de légèreté faisaient contrepoids. La manière dont Pierre Lapointe explique qu’Un cœur qui saigne aborde « la difficulté d’être un humain et l’inutilité d’aimer » porte le public à sourire davantage qu’à sombrer. Même effet quand il raconte que le titre de Dis-moi dis-moi je ne sais pas a ainsi été étiré après avoir réalisé que les quatre premiers mots étaient déjà attribués à une chanson de Mitsou.

Avec autant de dérision, le chanteur offre une version commentée du Monarque des Indes, une déclaration d’amour qui a (émotionnellement) mal vieilli.

Un « symbole fort »

C’est peut-être en raison du spectre pandémique que le public, invité à s’imaginer saoul dans un bar, était si timide à répondre au personnage « Pierre Thivierge » pendant l’énergique Encore un autre amour, extrait du très rock Ton cœur est déjà froid : « Encore un autre cœur détruit, encore un autre amour qui fuit. »

On excusera de la même manière le faux départ de Nous restions là et l’attention continue portée par les musiciens remplaçants à leurs partitions.

Problèmes de ressources humaines, distanciation physique, masques, sièges vides : le spectacle a gagné en qualité d’écoute et en intimité ce qu’il a perdu en ambiance et en énergie.

Pierre Lapointe n’a pas manqué de remercier le public présent, un « symbole fort ». « On a l’impression de sortir d’une guerre, et on voit que le bâtiment a été endommagé », a à peu près lancé Pierre Lapointe, que les spectateurs ont voulu revoir et réentendre en rappel.

Avec ou sans l’accord de la Santé publique, il a autorisé le public à chanter avec lui pour l’ultime conclusion, une version feutrée de Deux par deux rassemblés. « Mais gardez vos masques parce que vous pourriez tuer quelqu’un. »

Eh oui ! Des retrouvailles de rires et de larmes…

En concert ce samedi à 15 h et 20 h

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