L’administration Plante a renouvelé mercredi son soutien à la mythique salle de spectacles La Tulipe, avenue Papineau, dont la survie est menacée par une démarche judiciaire liée au bruit.

Mis à jour le 15 déc. 2021
Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

« Je réitère mon engagement auprès des propriétaires d’assurer la pérennité de La Tulipe », a déclaré Luc Rabouin, maire de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, lors d’une conférence de presse improvisée au coin de l’avenue du Mont-Royal et de la rue Cartier, mercredi. « Pour nous, c’est une institution culturelle importante. On en reconnaît la valeur et on veut s’assurer qu’elle reste dans le Plateau. »

La salle de spectacles, sise depuis près de 20 ans dans l’ancien Théâtre des Variétés de Gilles Latulippe, fait face à une demande d’injonction qui pourrait « entraîner la fermeture des lieux sans condition », a indiqué mardi son propriétaire, La Tribu, dans un « appel à l’aide » publié dans les réseaux sociaux.

Un conflit lié au bruit perdure depuis la conversion, en 2016, de l’entrepôt adjacent à La Tulipe en logement résidentiel occupé par le propriétaire. La Tribu affirme avoir dépensé « une fortune en honoraires de toutes sortes pour se défendre » à la suite de « douzaines de visites de policiers, certaines accompagnées de menaces et de contraventions ».

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

La salle de spectacles La Tulipe fait face à une demande d’injonction qui pourrait « entraîner la fermeture des lieux sans condition ».

La Ville, mercredi, a admis qu’elle « n’aurait pas dû émettre un statut résidentiel » au nouveau propriétaire occupant. « Le permis lui a été octroyé par l’arrondissement, par erreur », s’est désolé Luc Rabouin.

Selon un document obtenu par La Presse, la demande de « transformation » du 4518, avenue Papineau a été autorisée le 29 juin 2016 par le chef de division, urbanisme, du Plateau-Mont-Royal, et le chef de division, permis et inspection, de la Ville de Montréal. « Droit acquis reconnu sur la porte d’entrée de l’entrepôt donc changement d’usage autorisé de plein droit », peut-on y lire.

Or, il a fallu quelque cinq ans pour que les deux responsables avisent le propriétaire, Pierre-Yves Beaudoin — lors d’un appel et dans une lettre —, qu’il s’agissait d’une erreur.

« Le permis n’aurait pas dû être émis puisque le logement est adjacent à une salle de spectacles, écrit un responsable. Au moment de sa délivrance, le règlement 2014-06 était en vigueur et ne permettait pas qu’un logement soit adjacent à une salle de spectacles. »

M. Rabouin explique avoir pris connaissance du litige l’été dernier. Depuis, les autorités municipales ont entrepris des « démarches administratives pour régler la situation », a-t-il expliqué aux journalistes. Circonspect, le maire a indiqué que la Ville serait appelée à témoigner dans la semaine du 20 décembre.

L’opposition officielle à l’hôtel de ville, dans un courriel, s’est dite insatisfaite de la réponse politique dans le dossier. « Nous demandons à l’administration Plante d’agir concrètement dès maintenant afin de réparer l’erreur commise et ainsi mettre fin aux frais juridiques qui en découlent, et d’assurer la pérennité de La Tulipe, un immeuble classé patrimonial tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, afin que l’équipe de La Tribu puisse continuer à y faire rayonner la culture québécoise et montréalaise », a réagi Serge Sasseville, porte-parole en matière de culture et de patrimoine et conseiller du district Peter – McGill, dans l’arrondissement de Ville-Marie.

Désignée « monument patrimonial » par Québec, La Tulipe est conséquemment limitée dans tout scénario de reconversion. Par exemple, « nous ne pouvons transformer ce lieu en pharmacie ou en condo », a expliqué la direction dans sa sortie publique.

Le propriétaire de l’immeuble au cœur du litige, Pierre-Yves Beaudoin, a fait la manchette en 2016. Il avait fait appel à des agents de sécurité pour évincer les locataires de la « Coop sur Généreux », ex-propriété de Gilles Latulippe. Son fils, Olivier, venait tout juste de se départir des logements légués par le célèbre comique.

Ne comptez toutefois pas sur lui pour aller manifester devant l’ancien théâtre de son père. M. Latulippe souligne être en « bons termes » avec l’acheteur. « Ce qui est écrit dans les journaux n’est pas la réalité du procès, ce n’est pas tout à fait la vraie affaire, explique-t-il. C’est compliqué : il y a je ne sais pas combien d’avocats d’impliqués. »

Tout au plus, il trouverait « plate » et « triste » qu’un espace de diffusion culturelle ferme ses portes. Autrement, « je ne me sens pas touché ni attristé ni ému, parce que ça me laisse froid comme un museau de chien », dit le courtier immobilier.

Il rappelle que la salle de spectacles a été rebaptisée La Tulipe en 2004 sans la permission de son père, qui « était toujours de ce monde ». « On ne nous a même pas contactés, on ne nous a invités à aucune première. Mon père n’est jamais retourné dans le théâtre. »

L’ancien juriste, qui ne souhaite pas prendre position dans le litige, rappelle que « M. Beaudoin a investi beaucoup d’argent pour rénover l’immeuble et y mettre des locataires ».

Il y a vraiment un problème. Les locataires de l’immeuble, pas seulement M. Beaudoin, ont le droit à la paix et à la quiétude. Ce qui arrive est fort dommage.

Olivier Latulippe

Il précise toutefois ne pas avoir eu à gérer des plaintes de bruit lorsqu’il était lui-même propriétaire. « Ça dépend peut-être du show, du sonorisateur ? Moi, je n’ai pas vécu ce problème-là. Peut-être que ce sont des nouveaux types de spectacles ? »

Il n’était pas possible de consulter le dossier judiciaire au palais de justice, mercredi après-midi. La demande d’injonction vise Le cabaret music-hall, agence de spectacles et d’artistes, dont le principal actionnaire est la Compagnie Larivée, Cabot, Champagne/La Tribu.

Nous n’avions pas réussi à joindre M. Beaudoin au moment de publier.

Des artistes inquiets

Depuis la sortie publique de La Tulipe, les réactions indignées fusent dans la communauté artistique.

« Je peux pas croire que cette histoire se soit rendue si loin, a par exemple commenté Guy A. Lepage en relayant un article de La Presse sur Twitter. La salle est là depuis 20 ans. Un nouveau voisin arrive en sachant qu’il déménage à côté d’une salle de spectacle et il fucke le chien parce qu’il entend de la musique. Du niaisage. »

« Ça dépasse l’entendement, a renchéri Louise Latraverse. J’y ai joué avec Gilles et Olivier Guimond ! ! ! ! Beaux souvenirs ! Que la Ville corrige son erreur au plus vite. »

Mardi soir, la position du maire d’arrondissement dans les réseaux sociaux n’avait pas réussi à dissiper les craintes quant à l’avenir de la salle de spectacles du Plateau.

« Le théâtre La Tulipe est là pour rester, avait tweeté celui qui est aussi responsable du développement économique et commercial à la Ville de Montréal. La vitalité culturelle du Plateau est une richesse à préserver. Nous avons eu plusieurs échanges avec les propriétaires, et suivons de près les démarches judiciaires en cours entre les deux parties privées. Une solution émergera. »

L’auteur et humoriste Fabien Cloutier s’est notamment montré inquiet du rôle de « spectateur » de l’administration Plante dans le dossier. « Vous ‟suivez » des démarches judiciaires qui peuvent mettre La Tulipe et La Tribu en situation précaire, a-t-il rétorqué sur Twitter. Vous pensez qu’une solution ‟émergera » en vous tenant à un rôle de spectateur dans une affaire dont le responsable est la Ville de Montréal. Désolant. »

Mercredi, M. Rabouin n’était pas en mesure d’expliquer quels seraient les recours de la Ville de Montréal dans l’éventualité d’une décision judiciaire défavorable à La Tulipe la semaine prochaine.

– Avec Louis-Samuel Perron et Mario Girard, La Presse