Après une année en dents de scie, le Cirque Alfonse donne le coup d’envoi du festival Montréal complètement cirque avec son nouveau spectacle Animal. Et il était temps.

Josée Lapointe
Josée Lapointe La Presse

« On est assez écœurés de répéter ! Là, on veut juste le jouer. »

Deux ans. Il aura fallu deux ans pour que ce spectacle qui devait être présenté à la TOHU l’an dernier, reporté au temps des Fêtes, puis annulé de nouveau, voie enfin le jour sur scène. Une éternité pour Antoine Carabinier Lépine, porte-parole de la troupe familiale originaire de Saint-Alphonse-Rodriguez, dans Lanaudière, qui attendait ce moment avec impatience.

« C’est bien trop long ! », ajoute celui qui partage la direction artistique de la troupe avec sa sœur Julie. « Il faut un momentum quand on fait un spectacle… Pas de deadline, c’est mortel. »

« On a beaucoup été en attente. C’est dur de créer sans avoir de finalité, de se recrinquer chaque fois et de garder la flamme », analyse le metteur en scène Alain Francœur, qui fait partie de la famille Alfonse depuis le début.

Même si le Cirque Alfonse a lancé des projets locaux pendant la pandémie, ce jeu de yo-yo causé par la situation sanitaire a été difficile à encaisser, convient Antoine.

« Et ce n’est pas fini, le yo-yo ! C’est repris au Québec, mais comme on tourne de 90 % à 95 % à l’étranger, on ne sait pas ce qui nous attend à l'automne avec les shows qu’on avait prévu faire en France et en Europe. »

Heureusement que d’ici là, la troupe pourra, pour la première fois de son histoire, amener son nouveau spectacle dans une douzaine d’endroits au Québec, de Joliette aux Îles-de-la-Madeleine. Quatre représentations ont aussi déjà été données sous son nouveau chapiteau, dans son village natal. « On est bookés back à back. »

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

Julie Carabinier Lépine et Justine Méthé-Crozat, bien surveillées par le patriarche Alain Carabinier

Animal est le cinquième spectacle du Cirque Alfonse, dont le noyau est resté le même au cours des années : Antoine, sa sœur Julie Carabinier Lépine et son conjoint, Jonathan Casaubon, l’ami Jean-Philippe Cuerrier et le cousin David Simard aux arrangements musicaux. Autour d’eux pour ce spectacle, Justine Méthé-Crozat, qui remplace Geneviève Morin, la blonde d’Antoine, qui est enceinte, et le musicien Guillaume Turcotte, qui a intégré Alfonse lors du précédent spectacle. « Et il y en a un qui est parti, mais mon père est revenu. »

C’est ce qu’on a constaté lors de la séance photo la semaine dernière : le patriarche Alain Carabinier, star de Timber !, le deuxième spectacle de la troupe qui nous l’a fait découvrir en 2011, est de retour. Et il est de très bonne humeur. « Je le fais par plaisir », nous a confié l’homme de 74 ans au charisme indéniable, qui reste sur scène pendant toute la durée du spectacle de 1 heure 15 minutes, comme le reste de la troupe.

« Il y a un moment où Antoine me tient au bout d’une perche de 15 pieds », ajoute-t-il dans un demi-sourire – sans longe, apprendra-t-on plus tard de la bouche de son fils.

C’est donc un Cirque Alfonse à peu près inchangé que l’on retrouvera dans Animal, toujours aussi proche de ses racines trad et qui, après l’univers des bûcherons de Timber ! ou l’héritage religieux dans Tabarnak, s’inspire cette fois du monde de la ferme.

Mais pas la ferme bucolique, là. On est davantage allés du côté industriel. On est plus punk.

Alain Francœur, metteur en scène

« En fait, on est entre le livre pour enfants et la BD punk. » Le spectacle « grand public » a été construit comme un album où chaque page représente un animal.

« Il n’y a pas d’histoire ou de thématique précise, et chaque tableau a une conclusion en soi, explique Alain Francœur. Le concept, c’est vraiment une journée à la ferme. Il y a beaucoup de choses drôles, de la performance, des enjeux plus dramatiques, mais avec un côté bon enfant. On ne se prend vraiment pas au sérieux. »

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

Antoine Carabinier Lépine et le metteur en scène Alain Francœur

Prise de risque

Comme d’habitude, il est difficile d’imaginer de quoi aura l’air un nouveau show du Cirque Alfonse. « Tant mieux ! », répondent en chœur les deux complices.

« Mais tout ce que les gens peuvent anticiper… eh bien, c’est pire que ce qu’ils imaginent, rigole Alain Francœur. Notre défi est que le public soit encore déstabilisé. Qu’on l’amène dans un autre univers. »

Il y aura bien sûr « de la musique live mur à mur », puisée dans le répertoire trad, mais « réarrangée, reconstruite, réécrite » avec une saveur funk. « C’est du funk agricole », lance Antoine.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

L'un des numéros du spectacle Animal

Et il faut s’attendre à voir des acrobaties avec toutes sortes d’objets qui normalement ne sont pas utilisés dans un contexte circassien : des fourches, des cloches à vache, des brouettes, un taureau mécanique… Et ce n’est pas parce que les artistes ont vieilli qu’ils en font moins ou qu’ils ne prennent pas de risque. Lors du numéro de planche sautoir par exemple, on pourra les voir atterrir sur un pneu de tracteur plutôt que sur un tapis.

« Le genre de truc pour lequel normalement tu te dis : ce n’est pas une bonne idée », dit Antoine, qui raconte qu’ils s’étaient pourtant promis de créer un show « plus facile ».

« Chaque fois qu’on dit ça, c’est l’inverse ! Oui, on est plus fatigués physiquement, mais on a tellement travaillé ensemble depuis tellement longtemps. On sait toujours comment l’autre va réagir, et on sait jusqu’où on peut aller. »

Et jusqu’où peuvent-ils dépasser la limite, justement ?

« On n’essaie pas d’être slick comme le Cirque du Soleil. Oui, on va se péter la gueule. Mais ça fait partie de nous, de nous voir suer et shaker, de montrer la fragilité. Mais du cirque, c’est du cirque, ajoute-t-il. Il faut que ça bûche. Le monde va avoir un feeling, c’est sûr ! »

Animal, à la TOHU jusqu’au 11 juillet. Le festival Montréal complètement cirque se déroule du 8 au 18 juillet.

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