Objet aux contours fuyants, Face-à-face fait jouer les miroirs, multiplie les perspectives, plonge son regard dans l’abysse de l’acte créateur. Un exercice qui pose des questions – sur l’art, la création, la démarche artistique, la recherche d’absolu – et les retourne dans tous les sens, se dérobant à toute volonté de donner des réponses.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Projet porté par la compagnie Pétrus et Danse-Cité, Face-à-face devait être présenté au printemps 2020. La pièce est finalement à l’affiche depuis mardi à La Chapelle, qui peut enfin accueillir (quelques) spectateurs dans sa salle.

Ce nouveau projet du metteur en scène Jérémie Niel a été inspiré par Tête à tête, une pièce marquante du répertoire du Nouveau Théâtre Expérimental présentée en 1994, dans laquelle Robert Gravel et Jean-Pierre Ronfard jouaient deux hommes de théâtre en pleine création de leur prochain spectacle, qui échangeaient sur leurs conceptions et motivations, faisant du même coup naître le spectacle en question.

Seuls sur une scène vide, parfois éclairée crûment, parfois plongée dans une pénombre qui floute les contours des corps et des visages, la chorégraphe Louise Bédard et le metteur en scène Félix-Antoine Boutin invitent le spectateur dans leur cocon créatif, celui-là même créé pour eux, avec eux, par Niel, appuyé par la chorégraphe Catherine Gaudet, avec qui il a déjà collaboré par le passé.

Déjà, la mise en abyme se dessine. Et si on devait trouver le fil conducteur reliant cette proposition protéiforme, il tiendrait sans doute à ce jeu constant avec la frontière séparant la réalité de la représentation, à ce théâtre dans le théâtre où on joue avec le spectateur, ses perceptions. Ces deux interprètes sur scène jouent-ils un rôle ou pas ? Cette représentation, cette pièce, en est-elle vraiment une ? Et qui donc pourrait vraiment répondre à ces questions ?

PHOTO FABRICE GAËTAN, FOURNIE PAR DANSE-CITÉ

Louise Bédard et Félix-Antoine Boutin dans Face-à-face

Face-à-face foule donc les limites entre ces deux territoires, danse et joue sur et autour de cette ligne baignée de brouillard, alors que ses interprètes nagent dans des eaux qui leur sont étrangères ; le jeu pour l’une, la danse pour l’autre. Dans le vertige ainsi créé, ils sont beaux de vulnérabilité, s’offrant au jeu qui leur est proposé, cherchant le pont vers l’autre.

Ruptures de ton

Cet objet scénique se présente d’abord comme une conversation sur les arts de la scène et le geste créateur. Vêtus de façon formelle et dotés d’un petit micro pour amplifier leur voix, les deux interprètes ont tout l’air d’animer une discussion où ils présenteraient leur travail, leur approche créative, leur quête d’absolu et de beauté.

D’emblée, une brèche s’ouvre, déchire le quatrième mur : Bédard et Boutin commentent la pièce qui se déroule sous nos yeux, comment ils l’ont pensée et conceptualisée, philosophent sur la rencontre possible/impossible entre la danse et le théâtre. Les deux interprètes se relancent, se contredisent, sourire aux lèvres, de façon passive-agressive, ce qui fait bien rire la salle.

Mais le malaise se fait de plus en plus palpable, le plan de l’exposé déraille, la parole se dérobe alors que la scène bascule dans la noirceur et qu’on entre dans de nouvelles eaux.

Louise Bédard, toujours magnétique, à l’ascendant naturel, joue de son souffle, cherche son air pendant que Boutin, qui sait passer d’un registre léger à un jeu dramatique en un clin d’œil, se perd dans ses phrases, s’embrouille dans ses mots.

Un moment, ils dialoguent, jouent le jeu : il est question d’une sortie en bateau sur le fjord et de l’abysse en dessous, de la quiétude que cela amène à l’un, du côté sinistre qu’y voit l’autre ; puis, le mouvement prend le pas sur la parole, Boutin y va d’une série de gestes emportés, contractés qu’il répète quelques fois avant d’arrêter d’un coup sec, manquant son coup, et que les lumières se rallument abruptement. Rupture de ton.

Et la pièce navigue ainsi, passant d’un registre à l’autre, parcourant sans direction apparente ce terrain vague qui pourrait contenir toutes les possibilités ou aucune, ce territoire de la création d’où peut jaillir – ou pas – l’art et la beauté, et où théâtre et danse se rencontrent… peut-être.

« On fait l’art de la scène », lance à un moment Félix-Antoine Boutin. Une phrase qui résume assez bien cette création qui fait le pari de dévoiler en même temps sa genèse, sa conception et le résultat, faisant de la démarche artistique et de sa mystérieuse mécanique le point d’ancrage de cette pièce à la fois cartésienne et abstraite.

Jusqu’au 11 avril, au Théâtre La Chapelle.