Parmi les témoignages reçus des acteurs du milieu culturel, l’auteur Michel Marc Bouchard nous a envoyé le sien par écrit. Sous forme d’un billet à propos de la crise sanitaire. Un texte porté par un homme vulnérable… et très en colère.

Michel Marc Bouchard
Dramaturge

À l’Usine C, en mars 2020, les acteurs brésiliens de l’exceptionnelle production de ma pièce Tom à la ferme doivent, en panique et par tous les moyens, quitter notre pays. L’angoisse est palpable. Les larmes coulent. Les accolades sont ultimes. Le rideau vient de tomber sur Tom na fazenda sans que les dernières représentations soient données. Un ennemi viral vient d’entrer en scène dans tous les théâtres du monde, condamnant des centaines de milliers d’artistes au désarroi et à l’aumône publique. Même les finissants en théâtre de Sainte-Thérèse ne joueront que la générale de Christine, la Reine-garçon, leur ultime production académique. En quelques heures, créateurs, interprètes, artistes et artisans perdent leur travail et deviennent les premières victimes économiques de la pandémie. Ils ne le savent pas, mais encore à ce jour, ils en seront les derniers à payer le prix.

Une semaine après le départ de mes amis cariocas, une quinzaine de productions de mes pièces sont annulées ici et à l’étranger. Deux mois plus tard, je les compte par dizaines. Au Festival d’Avignon, cinq de mes pièces ne seront pas jouées. De Tokyo à Buenos Aires, de Florence à Mexico, c’est la même litanie. Mes collaborateurs et moi encaissons les deuils à répétition. La reprise de La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé au TNM et celle de la production torontoise des Feluettes (Lilies), la nouvelle production des Muses orphelines à La Bordée, la création de mon nouvel opéra La beauté du monde Annulées. Les auteurs vivent d’un pourcentage des revenus du guichet. Le pourcentage de zéro, c’est rien.

J’essaie d’écrire

Je suis écrivain. Je suis habitué à l’isolement. J’ai cette chance. Les mots ne coûtent rien, mais ils valent tout. Je cherche la lumière, malgré les infos de tout ce qui s’écroule ; malgré les images de ces légions de personnes âgées qui meurent dans l’indigence sans les derniers adieux ; malgré la peur au ventre de mon merveilleux conjoint qui, médecin, affronte chaque jour l’ennemi sournois et meurtrier.

J’aimerais occulter la détresse ambiante. J’aimerais oublier que la moitié de gens du spectacle pense à changer de métier. J’aimerais plonger dans ce nouvel optimiste artificiel, croire dans le dynamisme étatique de la réinvention des arts vivants par le numérique, mais je n’y arrive pas. « Se réinventer » ? Je n’arrive pas à atrophier le vocabulaire ! On dit « s’adapter » ! On dit « survivre » ! On ne dit pas « réinventer » !

Je n’ai pas la résilience qu’il faut. Montrer aux fonctionnaires que je suis encore vivant ? Trouver formidable cette période de merde pour y voir la chance de créer ? Faire des captations pour nourrir le nouveau radeau de la méduse ? Collaborer au sadisme ubuesque de produire des spectacles en sachant qu’ils ne seront pas joués ? Je n’y arrive pas.

Le théâtre, c’est avec un public, là, présent. Pas dans une salle qui a des airs de salon funéraire, pas pour une caméra pour laquelle il n’a pas été désiré.

Les colères m’empêchent souvent de trouver la lumière. Je suis dans un questionnement claudélien : rejeter la lumière ou la créer ? J’envie ceux et celles qui arrivent à répondre à la question.

Les arts vivants sont à moitié morts

Les décisions alchimiques de la Santé publique repoussent à chaque fois la réouverture de nos lieux de représentations. Pourtant, on entre dans les centres d’achats comme si on rentrait chez soi. À ce jour, les arts vivants ne font plus partie de l’équation. Nous ressemblons aux ministres responsables de nos dossiers : soumis, muets, dociles. Les arts vivants sont à moitié morts.

On nous disait essentiels… Non ! La culture essentielle, c’est là où les gouvernements misent des fortunes sur des shows de vedettes qui interviewent des vedettes qui interviewent leur chien, leur maison, leur bouffe, leurs cheveux… « L’autotéléphage » ! Toute l’histoire télévisuelle de l’Amérique latine nous envie en ce moment. Notre culture ? Des bouseux municipaux qui détruisent le patrimoine. Une industrie de la musique qui s’anglicise. Un musée qui ferme ses portes. L’appauvrissement de la langue squattée par une vulgarité de tout sexe et tout âge.

ll y a des jours, je ne sais plus vraiment quel métier je fais. Mes mots sont dans une gare de triage, mais ils sont plus patients que moi. Ils voient cette lumière au bout du tunnel. Ils seront toujours de chair, de celle des acteurs et des actrices, de celle du public qui vibre aux rythmes de mes syllabes.

Mes mots seront toujours cette musique qui s’envole et qui, tels les coups d’un archet, viendra se poser sur l’âme de celui qui sera là dans le même espace-temps que moi. Mes mots seront assis près de l’Autre, assis près de l’Autre encore, assis tout près de l’Autre. Avant le fléau, j’avais commencé une nouvelle pièce. L’épidémie en a modifié la rédaction. Étonnamment, l’épidémie m’a appelé à en chercher la lumière.