Début mars 2020, Mathieu Quesnel présentait Trip à Espace Libre. Un spectacle de création avec 16 interprètes qui nous faisait revivre la contre-culture des années 1960, avec des scènes de délire psychédélique et beaucoup de promiscuité.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

« Je suis content que le confinement soit arrivé après notre entrée en salle parce que je travaillais sur cette pièce depuis deux ans. J’étais aussi producteur du show et j’avais peur de ne jamais arriver à temps pour la première, qui était le 6 mars.

« Avant la fermeture complète des théâtres, on a pu jouer cinq soirs. Je voyais que certains acteurs étaient plus inquiets que d’autres de continuer malgré les nouvelles sur le virus. Avant chaque représentation, je discutais avec tous les acteurs pour décider si on jouait ou pas. Certains voulaient annuler par solidarité avec les théâtres de plus de 250 places qui étaient fermés. On ne voyait pas encore l’ampleur de la crise sanitaire. Après chaque discussion, on passait au vote. Chaque fois, les acteurs ont décidé en majorité de faire le spectacle. J’ai toutefois changé des choses dans la mise en scène. Un acteur aspergeait d’eau des spectateurs dans la salle. J’ai coupé ça.

« Le 14 mars, un samedi, on devait présenter un programme double, à 16 h et à 20 h. On a joué seulement en après-midi, car le gouvernement du Québec a décrété la fermeture de tous les théâtres durant la journée. Au beau milieu de la représentation, Geoffrey [Gaquère, directeur d’Espace Libre] est venu m’annoncer la nouvelle mesure gouvernementale. Avant la scène finale, je me suis adressé au public et aux interprètes. On venait de voir l’ultime représentation de ma pièce. Je suis devenu très émotif… C’était comme un coït interrompu. À 20 h, on a fait notre wrap party. Un méchant gros party qui a fini à 4 h ! Encore là, on était très ignorants des risques de transmission…

Puis j’ai arrêté de travailler et les semaines ont passé. J’ai réalisé la chance que j’ai eue d’avoir pu créer et présenter Trip sept fois devant public. Je connais des artistes qui ont travaillé des mois, voire des années, sur des spectacles qui n’ont jamais vu le jour.

Mathieu Quesnel

Et depuis ?

« Quelles leçons j’ai tirées de cette pandémie ? J’ai constaté que ce qui me motive, c’est le contact avec les autres. Je suis motivé par le travail de mes camarades, le contact avec eux dans les salles de répétition, les discussions que j’ai avec des amis autour d’une bière après un spectacle. Les gens de théâtre sont des bibittes sociales, des gens de gang.

« À la fin de l’été, pendant le déconfinement, j’allais écrire dans les cafés alors ouverts. J’avais plein d’idées de nouvelles pièces. Puis tout a refermé… et mes idées ont disparu. J’ai constaté à quel point l’effervescence dans mon travail de création est très liée au partage avec les autres artistes et le public.

« Comme d’autres auteurs, j’ai pensé écrire sur le virus, la pandémie… Mais je n’ai pas envie d’écrire sur ce qu’on voit tant aux nouvelles depuis un an. Peut-être plus tard, avec du recul. Quand je n’aurai pas les deux pieds dans la pandémie, que tout sera retombé.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Arrivée des spectateurs à la pièce Je suis mixte à La Licorne, en septembre dernier

« En septembre, j’ai eu le privilège de reprendre ma pièce Je suis mixte à La Licorne. Cet hiver, je vais recréer L’amour est un dumpling, une pièce que je cosigne avec Nathalie Doummar, qu’on va présenter en salle si les mesures sanitaires nous y autorisent. Et Duceppe en diffusera aussi une captation sur le web.

« J’ai aussi l’intention de reprendre la production de Trip. Mais pas avant trois ou quatre ans, quand la pandémie sera chose du passé et qu’on ne sera plus obligés de jouer avec deux mètres de distance. Parce que l’essence de ce show-là, c’est la proximité. »

Les propos de notre interviewé ont été édités et condensés

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