En mars 2020, Frédérick Gravel partait pour une tournée européenne. Premier arrêt : Aarhus, deuxième ville en importance au Danemark, ensuite la France, puis Munich, où le chorégraphe, qui est aussi directeur artistique de DLD-Daniel Léveillé Danse, devait entamer une résidence de création.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

« Le 11 mars, c’était la première de la pièce Some Hope for the Bastards au théâtre Bora Bora. On devait y jouer trois soirs. Au Danemark, la pandémie était dans l’air, les commerces étaient ouverts... C’était weird, il y avait moins d’action dans la rue, mais sinon, c’était comme d’habitude.

« La salle était pleine, on a fait un bon show – une chance ! Après le spectacle, le directeur du théâtre nous a annoncé qu’on ne pourrait peut-être pas jouer le lendemain, ni le surlendemain. Il nous a dit de prendre notre temps, on est restés au théâtre, on a fait le party en ne sachant pas trop ce qui se passerait. Finalement, on n’a jamais joué, mais on est restés deux jours en stand-by, car, d’un pays à l’autre, les restrictions n’étaient pas pareilles. À cet instant, je me souviens qu’il y avait une grande insouciance, mais tout devenait rapidement compliqué par tranches de 6, 12 heures, les frontières fermaient l’une après l’autre.

« Finalement, les spectacles prévus en France ont été annulés et le 14 mars, on a rapatrié tout le monde... sauf moi, car à Munich, la résidence que je devais faire au Gärtnerplatztheater tenait toujours. On a pris l’avion jusqu’à Bruxelles, et j’ai dit bye aux autres, qui retournaient à Montréal. J’ai pris le train vers Munich ; la gare de Bruxelles était vide, on aurait dit une gare fantôme. Quand je suis arrivé, le Canada a officiellement demandé à ses ressortissants de rentrer et j’ai pu me trouver un billet d’avion deux jours plus tard. À Munich, la vie était normale, les commerces étaient encore ouverts. C’était vraiment drôle, j’avais l’impression de me sauver au-devant du domino de la pandémie, et j’ai réussi à prendre une dernière bière bavaroise dans un bar le soir du 15 mars avant de rentrer à Montréal. »

Et depuis ?

« On nous demande souvent comment on s’est adaptés. Moi, je ne me suis jamais adapté, car la situation, finalement, était toujours en train de bouger. À la compagnie, ç’a été beaucoup de défaisage avec les tournées prévues et annulées, les compensations pour les interprètes... J’ai été chanceux de ne pas avoir eu de création en cours, car plusieurs artistes ont eu des deuils à faire. »

Ne pas avoir d’attentes, c’est rough. Au début, j’ai préféré faire autre chose pour rester occupé. J’ai la chance d’avoir un chalet familial où j’ai passé beaucoup de temps l’été dernier.

Frédérick Gravel

« J’aime ça essayer de nouvelles affaires, donc je me suis mis au jardinage. Puis on a eu l’opportunité d’aller à La Malbaie avec la compagnie. C’était une grande chance, de faire des mini-shows pendant trois semaines au mois d’août, ça me semble tellement loin en ce moment.

« Sinon, j’ai continué à donner des cours sur le mouvement aux étudiants de théâtre du Cégep de Saint-Hyacinthe comme je le fais depuis sept ans. C’est le fun, je peux donner mon cours sur place, ça me fait sortir de chez moi, rencontrer des gens...

« Ça m’a pris du temps partir des projets de recherche. Au début, toutes les restrictions me freinaient beaucoup. Je me sentais weird, j’avais le goût de rien. Mais on s’habitue et finalement, j’aime mieux travailler avec ces restrictions que pas du tout. J’ai recommencé la recherche, tranquillement, dont un nouveau projet solo que je pense en dehors de mes habitudes – pas de musiciens, pas de gros show. On a fait une résidence de création à la Place des Arts [cette semaine]. De faire l’effort d’aller en studio, de repartir la machine de façon douce, j’ai l’impression qu’en deux semaines, j’avais rebâti ma santé mentale. »