Avec plusieurs milliers de reports et d’annulations depuis 10 mois, producteurs, diffuseurs et programmateurs de spectacles travaillent plus que jamais en coulisse. Portrait d’un milieu qui ne baisse pas les bras, malgré tout.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

« Je n’ai jamais autant travaillé à booker des shows alors qu’il n’y a jamais eu aussi peu de shows », dit Catherine Simard, présidente-fondatrice de la boîte de production La maison fauve, qui gère les carrières de Vincent Vallières, de Patrice Michaud et de Dominique Fils-Aimé.

Les équipes des artistes naviguent de décret gouvernemental en décret gouvernemental, élaborant chaque fois des plans A, B, C et D, jonglant avec les échéances, les sorties d’albums, les tournées prévues depuis des mois qui s’ajoutent à celles qu’on reporte sans arrêt depuis mars…

« Il me semble que je ne fais que ça, booker, débooker, replacer, déplacer, m’assurer que les équipes sont encore disponibles parce qu’elles ont toutes deux, trois affaires dans leur calendrier parce que tout le monde veut travailler… », constate Krista Simoneau, directrice de l’agence de spectacle et de gérance Les yeux boussoles, qui s’occupe de Louis-Jean Cormier, de Lou-Adrianne Cassidy et de Cindy Bédard.

« Oui, on travaille à tâtons et beaucoup plus, et on gagne moins d’argent, dit Krista Simoneau. Mais on est tous dans le même bateau, comme les restos et tout le reste. Notre situation n’est pas pire que les autres. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Louis-Jean Cormier attend lui aussi le signal de départ pour monter sur scène cette année.

N’empêche que c’est tout un casse-tête auquel le milieu fait face depuis 10 mois. « Juste chez nous, entre mars et octobre 2020, ce sont 520 évènements qui ont été reportés, déplacés ou annulés », dit le président de l’agence de spectacle Concertium, Jean-François Renaud, qui travaille plus du côté de l’humour avec des artistes comme Martin Petit, Pierre Hébert et Katherine Levac.

« Au début, on avait la stratégie de la tempête de neige, explique-t-il. C’est-à-dire que quand un spectacle ne peut pas avoir lieu à cause d’une tempête, on le déplace pas trop loin pour que les gens puissent le voir rapidement. Mais on a pris de l’expérience, et après quatre ou cinq reports, on sait davantage comment fonctionner… »

  • Même si le Théâtre St-Denis est fermé, il a veillé à indiquer que le personnel avait hâte de rouvrir.

    PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

    Même si le Théâtre St-Denis est fermé, il a veillé à indiquer que le personnel avait hâte de rouvrir.

  • La salle de spectacle La Tulipe, qui présentait un spectacle de Dumas, est fermée, mais les spectacles sont censés reprendre en mars 2021.

    PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

    La salle de spectacle La Tulipe, qui présentait un spectacle de Dumas, est fermée, mais les spectacles sont censés reprendre en mars 2021.

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Chamboulement de milliers de représentations

En fait, ce sont plusieurs milliers de représentations qui ont été annulées ou reportées depuis mars, estime Julie-Anne Richard, directrice générale de RIDEAU, qui regroupe 350 salles de spectacle et festivals au Québec et dans la francophonie canadienne.

« C’est difficile à évaluer précisément parce que le portrait est complexe. Mais une année normale, ça signifie environ 15 000 représentations pour nos membres », dit Mme Richard.

Certains spectacles ont été reportés jusqu’à cinq fois, mais la moyenne aura été de trois reports par représentation.

C’est énorme ! Quand on reporte un spectacle dans une année, ça demande des mesures exceptionnelles et toute une opération. Imaginez trois fois, et pour plusieurs spectacles différents ! Ça devient vraiment un casse-tête.

Julie-Anne Richard, directrice générale de RIDEAU

Les saisons se planifient normalement des mois d’avance, avec un équilibre entre les disciplines, les spectacles plus populaires et plus nichés, les routes géographiques à respecter.

« C’est de la dentelle, bâtir un programme, et on ne peut pas gérer ça à la petite semaine, dit Julie-Anne Richard. Les diffuseurs ont dû s’adapter et faire preuve de résilience. La pression sur leurs épaules a été énorme depuis le début de la pandémie, car ce sont eux qui détiennent les clés de la rencontre avec le public. »

L’horizon de 2021

Dix mois après le choc du confinement – « disons que c’était pas mal moins drôle en avril », dit Jean-François Renaud –, on sent que le milieu s’est ressaisi, avec un mélange de lâcher-prise face à l’incertitude et d’un peu d’espoir grâce à l’horizon du vaccin.

« On a fait tellement de reports, un de plus ou un de moins, au point où on en est… », nous a d’ailleurs dit Catherine Simard lors de l’annonce gouvernementale de mercredi dernier. Un de ses artistes, Vincent Vallières, s’apprête à reprendre la route pour tout l’hiver en solo – la première représentation de cette tournée prévue depuis près de deux ans aurait dû avoir lieu le 15 janvier, et des dates sont réservées jusqu’en juin.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Luce Dufault devait remonter sur scène cet hiver, mais devra probablement attendre (au moins) quelques semaines.

En fait, étonnamment, Vincent Vallières était loin d’être le seul artiste qui devait remonter sur scène cet hiver. Klô Pelgag, Louis-Jean Cormier, Marie-Pierre Arthur et Luce Dufault, pour ne nommer que ceux-là, doivent tous amorcer des tournées initialement prévues en 2020, alors que Les Trois Accords, 2 Frères et Les Cowboys Fringants, par exemple, devaient les reprendre après avoir tout arrêté l’an dernier.

« De janvier à mars 2021, nous avions 52 shows à l’horaire », illustre David Laferrière, directeur du théâtre Gilles-Vigneault à Saint-Jérôme et président de RIDEAU. « Le tiers était prévu depuis un an, et les autres, ce sont des spectacles de 2020 qui ont été reportés ou qui ont été pensés en fonction de la situation. »

Mais pourquoi avoir programmé des spectacles en janvier alors que les chances étaient bien minces qu’ils aient lieu ? Parce que c’était l’un des critères d’admission pour obtenir l’aide de Québec dans le cadre du Plan de relance de la culture, explique David Laferrière.

« Pour que l’aide aille aux artistes et aux entreprises de création, leurs spectacles devaient avoir été programmés par des pluridiffuseurs comme nous. C’est pour ça qu’on a continué à travailler nos programmations », dit-il.

Cette mesure, qui est en place jusqu’au 31 mars, permet donc d’honorer les contrats, de payer les cachets et de verser des compensations pour les spectacles qui ne peuvent avoir lieu.

« Je sais que pour les gens qui nous observaient de l’extérieur, on avait l’air un peu freak », admet David Laferrière, qui n’a pas été surpris par ce nouveau report. « Mais les salles étaient et restent prêtes à accueillir des spectateurs avec distanciation [physique] quand on nous annoncera qu’on peut rouvrir. »

Se préparer

Jean-François Renaud précise que, vu les nombreux reports, il y aurait quand même eu des spectacles programmés cet hiver « nonobstant les mesures du gouvernement ». Mais le milieu était quand même réaliste par rapport à une possible reprise le 11 janvier.

On n’est pas si martiens que ça ! Mais c’est un plan qui nous sauve la vie. Ces mesures, qui sont entrées en vigueur le 1er octobre, elles ont permis à toute la chaîne – les salles, les producteurs, les artistes, les gérants – de survivre. Les musiciens, les techniciens, ils ont eu très peu de revenus depuis mars.

Jean-François Renaud, président de l’agence de spectacle Concertium

Pour Krista Simoneau, il s’agissait aussi d’être prête à toute éventualité.

« On vit tous dans l’espoir de reprendre les spectacles, en mode distanciation au moins. Avec les mesures du gouvernement, les diffuseurs et les bookers, ensemble, on a décidé de monter toute une programmation qui se tient jusqu’au 31 mars, en croisant les doigts pour le 11 janvier. En plus, on ne voulait pas prendre le risque de ne rien proposer et de ne pas être prêts en cas de réouverture. »

Comme on demande aux producteurs d’attendre les décrets avant d’annuler ou de reporter, des spectacles sont donc encore à l’affiche à compter du 9 février.

« La tournée de Louis-Jean [Cormier], ça fait deux ans qu’elle est placée, illustre Krista Simoneau. Le show de Cowansville le 12 février, est-ce qu’il va avoir lieu ? J’en doute. Mais il est encore dans l’horaire. »

Jean-François Renaud, lui, ne s’attend pas à une reprise tant que les premiers répondants et les personnes à risque ne seront pas vaccinés. « Mais fin février, début mars ? On espère, mais on ne sait pas. »

Le plus difficile est de ne pas avoir d’horizon. Mais avancer par petits pas permet de ne pas déstabiliser l’ensemble de la chaîne et de rester dans l’action.

David Laferrière, directeur du théâtre Gilles-Vigneault à Saint-Jérôme et président de RIDEAU

Les producteurs ont quand même commencé à prendre des options pour des dates à l’automne 2021, et même pour 2022.

« Il y a de l’incertitude pour beaucoup de choses, pas juste pour février », dit le producteur Martin Leclerc, qui s’occupe de la tournée de Luce Dufault et du spectacle Pour une histoire d’un soir, qui doit reprendre cet hiver.

« Est-ce qu’on aura un retour sur scène cette année ? s’interroge-t-il. Je n’ai pas l’intention de tout annuler pour 2021, pas du tout. Mais l’étau se resserre pour l’ensemble des entreprises, et avec deux saisons complètes qui risquent d’être annulées et qui devront être condensées dans les suivantes, la place sera difficile à trouver. »

Des mois d’apprentissage

La crainte du goulot d’étranglement dans les salles est réelle, « même si on finit toujours par trouver de la place pour un projet qui pop », dit Krista Simoneau, qui constate aussi que la situation les force à adapter leurs approches de marketing.

« Si tu as sorti un album au début de la pandémie, et que tu reviens avec un spectacle en 2022 sur le même album, c’est dur. C’est sûr qu’il va falloir renouveler nos stratégies de promotion. »

Même si les 10 derniers mois ont été épiques – et ce n’est pas terminé ! –, Jean-François Renaud trouve aussi qu’il a beaucoup appris.

« Ça fait 20 ans que je fais ça, et tous mes points de repère n’existent plus. Il y a eu du bon et du moins bon, mais aussi une grande possibilité de s’adapter et de revoir nos méthodes. On est passé à travers. Il y a eu des moments difficiles, mais aussi de grande solidarité avec les équipes, les salles, plein de monde. »