Selon la croyance populaire, le troisième lundi de janvier serait la journée la plus déprimante de l’année. Pour « combattre le feu par le feu », Christian Bégin anime donc ce lundi une première Nuit de la déprime, qui réunit une vingtaine d’artistes de tous les horizons… et qui s’annonce tout sauf déprimante.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

« Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?/Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?/Errante et sans dessein je cours dans ce palais./Ah ! ne puis-je savoir si j’aime ou je hais ? »

Dans une buanderie quasi déserte du boulevard Saint-Laurent, lieu déprimant s’il en est, Christian Bégin cite Racine avec délectation. Il commence déjà à faire noir en cette (autre) fin de journée grise, et jaser déprime avec le comédien-animateur est aussi approprié que réjouissant. Le sujet, autant que le lieu, l’inspire.

« Mais attention, ce n’est pas une ode à la dépression, qui est une maladie dont il est difficile de guérir. Il faut faire la distinction. Ici on parle plutôt de déprime, qui est un état dont on peut sortir, mais qui représente aussi un certain confort. »

On peut même s’y vautrer et s’y complaire, ce qu’il admet avoir fait souvent lui-même. « Il y a un plaisir malin, malicieux, pervers, presque complaisant des fois, à se jouer dans le bobo. Qui n’a pas écouté, lors d’une peine d’amour, des chansons tristes en boucle, pour bien ressasser sa douleur ? »

C’est exactement ce que feront les artistes invités lors de la Nuit de la déprime. « On va se rouler dedans… et en sortir vainqueur ! »

La Nuit de la déprime est née en France, où ce spectacle happening connaît un grand succès depuis huit ans. Le concept ? Des artistes se succèdent pour chanter des chansons tristes, jouer des sketchs ou faire des monologues dans lesquels les anecdotes déprimantes, la mauvaise foi et l’autodérision se côtoient, mais aussi la poésie et l’émotion.

« C’est la surenchère de numéros ayant pour thème la déprime qui crée un effet comique irrésistible. Il y aura des chansons qui seront interprétées sans aucune distance ironique, mais il y aura aussi des numéros très deuxième degré. De mon côté, j’assure les transitions, et je vais y aller moi-même de quelques tounes déprimantes… »

Ressort comique

La déprime est un ressort comique incroyable, estime Christian Bégin. De nombreux artistes lui font cet effet… involontairement ou non.

J’ai une devise dans ma vie qui est : Cheer up with Serge Reggiani. Je dis toujours ça quand ça va mal. Toute son œuvre, sa voix, tout ça est lourd et déprimant. Mais cette surenchère, c’est tellement trop dur que ça me fait rire.

Christian Bégin

Houellebecq « dont l’écriture est fondamentalement déprimante, mais qui dans ses excès est profondément drôle », Romain Gary « qui a trouvé un équilibre entre ce constat impitoyable sur la nature humaine et une ironie qui donne de la distance », Blanche Gardin « qui sait jouer sur ça, avec un regard absolument déprimant sur la vie, mais aussi hilarant et caustique », ou Fernand Gignac « qui avait l’air d’avoir 70 ans à l’âge de 25… », les exemples sont nombreux et l’amusent beaucoup.

« Le catalogue est vaste », ajoute-t-il. C’est que la déprime est aussi un moteur créatif. « Beaucoup d’auteurs ont écrit dans cet état de spleen, ou sur cet état… Rimbaud, Baudelaire, Nelligan, Prévert, Verlaine, name it… Ou plus près de nous le poète nord-ontarien Patrice Desbiens, c’est incroyable comment c’est spleenesque, c’est gris gris gris… mais en même temps, ça fait du bien de plonger là-dedans. »

Si les poèmes de Baudelaire et de Nelligan nous touchent encore aujourd’hui, c’est aussi parce que la mélancolie se comprend à travers les époques.

« C’est un état permanent de tous les temps ! J’ai revu La guerre du feu de Jean-Jacques Annaud. À un moment, ils sont en haut d’un arbre, il y a les lions en bas et ils ne savent plus quoi faire, ils ont mangé toutes les feuilles, ils s’ennuient, ostie qu’ils s’ennuient. Et là, tu vois que cet état d’ennui, de spleen, de quessé qu’on crisse, fait partie d’un état millénaire de la nature humaine… »

Tout l’ennui du monde

Christian Bégin a l’intime conviction que chacun de nous porte « tout l’ennui du monde ». « Notre spleen n’est pas seulement celui de notre époque, mais nous vient de tous les temps. »

Raison de plus pour célébrer la déprime tout en rigolant. Le sujet, en tout cas, semble porteur, puisque tous les artistes qui avaient été invités ont accepté de participer à la soirée.

« On a même dû en refuser », dit Christian Bégin, qui a travaillé en collaboration avec le directeur artistique Pierre Bernard, le metteur en scène Benoit Rioux et l’auteur René Brisebois.

  • Isabelle Boulay

    PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

    Isabelle Boulay

  • Élise Guilbault

    PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

    Élise Guilbault

  • Mario Pelchat

    PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

    Mario Pelchat

  • Alex Perron

    PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

    Alex Perron

  • Marie-Thérèse Fortin

    PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

    Marie-Thérèse Fortin

  • Patrice Michaud

    PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

    Patrice Michaud

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D’Isabelle Boulay à Élise Guilbault, de Mario Pelchat à Alex Perron, de Marie-Thérèse Fortin à Patrice Michaud, ils seront donc une vingtaine à venir chanter leurs peines d’amour (ou celle des autres) et à raconter ce qui les déprime.

« Ce sera vraiment un antidote. Ce serait contre-productif si ça rendait les gens plus déprimés ! », dit Christian Bégin, qui aime bien les créations éphémères, les « one shot deals » dont le public est témoin, peu importe ce qui arrive. « J’aime être sur le fil », ajoute l’animateur, qui se dit particulièrement heureux des projets qu’on lui propose depuis quelques années.

« Il y a comme un momentum. Je ne fais que me pincer et toucher du bois. C’est le temps des récoltes, je le dis souvent, mais c’est vraiment ça, en sachant que ça va ralentir et arrêter. Par contre, d’habitude, quand je n’ai plus de job, je m’en crée, alors quand ça va slaquer, je vais me relancer dans 1000 autres affaires. Je suis boulimique, je crois ! »

C’est comme ça qu’il combat la déprime justement ? « Oui, mais j’y vais aussi dans la déprime. Mon personnage public donne l’impression d’être toujours un gars good morning sunshine, mais j’ai mes périodes et je m’y complais joyeusement. Je ne la combats pas, je n’y suis pas de façon permanente, mais quand j’y vais j’y vais. Et c’est bon. »

La nuit de la déprime, ce soir au théâtre St-Denis