Si le monde entier est chamboulé, un secteur est touché de plein fouet par l’actuelle pandémie : celui des artistes de la scène. Dans un milieu déjà précaire, la crise sanitaire est venue amplifier l’insécurité, l’isolement et le spleen des artistes. Or, ces derniers résistent à la déprime, malgré le chômage et l’absence du public, en restant proactifs. Tour d’horizon.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Voilà deux semaines, le comédien David-Alexandre Després a publié un statut Facebook qui a fait réagir de nombreux artistes de la scène. « Paraît que ce n’est pas bon de tout garder pour soi. On doit être une méchante gang à se sentir mal de vivre cette angoisse, cette dépression constante, en sachant que tellement de gens vivent de la détresse en cette période. […] On dirait que j’ai interprété le rôle de la cigale durant 20 ans, et je réalise soudainement que j’aurais dû choisir celui de la fourmi… »

IMAGE TIRÉE DE FACEBOOK

Entre tristesse et solidarité, déprime et résistance, fragilité et espérance, le milieu des arts d’interprétation semble bipolaire depuis huit mois. Avec l’annulation des tournées, la fermeture des salles et le report des spectacles, la crise sanitaire a attaqué de front les pigistes de la scène. Le blues du confinement secoue les interprètes. Sur Facebook, une photo de couverture partagée par plusieurs d’entre eux résume l’état d’esprit du milieu : #Je suis artRiste.

Quand tout s’est arrêté en mars dernier, David-Alexandre Després habitait à Orlando, en Floride. Il s’apprêtait à jouer dans un nouveau spectacle du Cirque du Soleil, son principal employeur depuis 2013. De retour à Montréal en attendant la reprise, il confie en entrevue réfléchir à son avenir. Il envisage de retourner aux études à l’Institut national de l’image et du son (INIS) ou de faire un changement de carrière pour devenir bibliothécaire. « Toutefois, je continue d’avoir des projets à long terme d’écriture en théâtre. Je serai toujours un artiste au fond de moi. Le virus ne tuera jamais l’art ni la passion de créer. Or, pour l’instant, il nous force à prendre du recul. »

Le comédien de 41 ans résume ainsi le moral des artistes : « Ils sont tétanisés ! C’était déjà une jungle avant la pandémie… La COVID-19 a amplifié ce sentiment de précarité. »

Inquiétude et anxiété

Depuis le début de la pandémie, l’Union des artistes (UDA) a dû licencier près de la moitié de son personnel en raison d’importantes pertes de revenus. Pourtant, durant la crise, l’UDA est devenue un service essentiel pour des artistes sans ressources. « Nos membres sont inquiets, anxieux. Ils ont besoin d’être informés et rassurés, explique la présidente de l’UDA, Sophie Prégent. Notre travail a bien changé en quelques mois. Sur notre site, j’ai fait une douzaine de capsules vidéo pour expliquer le fonctionnement de divers programmes d’aide aux artistes. Je suis directement en contact avec tous les paliers de gouvernement et les autorités publiques pour obtenir de l’information. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Sophie Prégent, présidente de l’UDA

Si la présidente sent la détresse de la communauté artistique, elle refuse de baisser les bras.

Je demeure optimiste, car notre secteur est rempli de gens capables de s’adapter au changement. Les artistes sont des humains résilients.

Sophie Prégent, présidente de l’UDA

Selon Mme Prégent, la reprise des tournages en audiovisuel a prouvé que les choses peuvent se replacer tranquillement malgré les règles sanitaires. « Cela va arriver aussi quand ce sera le tour de relancer les arts vivants. »

Impact de la crise

Si l’on se fie à deux sondages réalisés récemment, la crise aura un impact majeur et à long terme sur l’industrie. Selon un coup de sonde du regroupement national des arts du cirque, En Piste, environ les deux tiers des artisans du cirque envisagent une transition de carrière. Du côté des interprètes en musique, une personne sur cinq songe à changer de profession, selon une étude de la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec effectuée en octobre.

PHOTO STEFAN HOYER, TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE DAVID GIRARD

David Girard, lors d’un spectacle à Leipzig, en Allemagne, en 2018

Acrobate au Cirque du Soleil, David Girard a lancé récemment un appel sur l’internet pour l’aider à trouver un emploi « stimulant ». Il veut réorienter sa carrière, malgré sa passion pour les arts circassiens. Après des mois de recherche active et une centaine de CV envoyés dans des écoles et commissions scolaires (avant le cirque, il a enseigné le français au secondaire), Girard n’a obtenu aucune réponse… « Pourtant, on dit qu’il y a une pénurie de professeurs au primaire et au secondaire… », se désole l’acrobate de 38 ans.

Je salue le courage de mes collègues qui persistent dans le métier, malgré tout. Or, ça fait trop longtemps que je vis dans l’instabilité d’un contrat à l’autre. Aujourd’hui, j’ai besoin de stabilité dans ma vie professionnelle.

David Girard, acrobate au Cirque du Soleil

Au printemps dernier, Mathieu Quesnel s’est vu refuser deux demandes de subventions pour des productions au théâtre. « Je ne suis pas le seul, les demandes de plusieurs amis ont aussi été refusées », dit le comédien. Comme plusieurs camarades, il a connu des périodes de déprime. Il a pensé que sa carrière sur scène était derrière lui. « Ça aurait été 15 belles années quand même », dit le comédien de 39 ans. Il a même flirté avec l’idée de se lancer… en politique. « Heureusement, je fais aussi de la musique et de la peinture, et je continue à écrire une pièce. Je reste en mode création, malgré tout. Mais c’est dur d’écrire en ne sachant jamais si ton projet verra le jour. »

Une double précarité

« Dans notre milieu, il y a beaucoup d’insécurité et d’instabilité émotives, note Sylvain Bélanger. On dirait que ça renforce les inégalités entre les artistes. » Le directeur artistique du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui constate que les gens se sentent de plus en plus seuls et isolés. Et on doit prendre acte de leur vulnérabilité dans les relations de travail.

« En temps normal, les conditions de travail sont déjà très précaires, note Bélanger. Les concepteurs et les interprètes accumulent la surcharge, avec plusieurs contrats en parallèle pour boucler les fins de mois. »

Bélanger souligne que la situation est plus critique avec les métiers liés à la production : techniciens scéniques et concepteurs. « Contrairement aux auteurs et aux interprètes, ils n’ont pas d’autres endroits que les salles pour exercer leur métier durant la pandémie. »

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

La chorégraphe Mélanie Demers en compagnie des interprètes de Danse Mutante, en septembre 2019

Même son de cloche chez la chorégraphe Mélanie Demers. « Il y a beaucoup de frustration par rapport à la surcharge de travail en danse. »

Cette pause forcée nous fait prendre conscience de l’épuisement général du milieu. Le système est fragile. Il tient par la force des artistes qui se donnent comme des fous !

Mélanie Demers, chorégraphe

Mélanie Demers redoute l’engorgement de spectacles de l’après-COVID-19. « Tous ceux qui préparent de nouvelles créations vont avoir de la difficulté à diffuser leurs œuvres, parce qu’il risque d’y avoir un bouchon dans les programmations des compagnies. »

Couple toxique

En tournage ce mois-ci pour la deuxième saison de sa websérie Téodore, pas de H…, Nathalie Doummar se sent bien depuis qu’elle a repris le boulot : « En plus, j’interprète une fille qui a un trouble d’anxiété chronique… C’est assez facile à jouer ces temps-ci, dit-elle en riant. Sérieusement, j’entends plein d’acteurs autour de moi dire qu’ils en ont marre de ce métier, et d’être toujours sur le qui-vive… »

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

L’actrice Nathalie Doummar

Au théâtre, il y a une relation viscérale avec le public. Avec les mesures sanitaires, cette relation est devenue toxique. Comme dans un couple où l’un est dépendant… et l’autre, fuyant.

Nathalie Doummar, actrice

Olivier Gervais-Courchesne (Ramdam, Alerte Amber) a vu tous ses tournages de séries reportés cette année. Il avait besoin d’un beau défi « pour ne pas virer fou » durant le confinement. Avec des amis, dont le comédien Olivier Barrette, il a développé Salu, une application et une plateforme numérique qui permettront à des artistes de diffuser des messages personnalisés à leurs admirateurs. La plateforme Salu sera lancée le 16 novembre. « Je ne pensais jamais devenir un entrepreneur web dans ma vie, dit l’acteur de 31 ans. La réponse est positive, une quarantaine d’artistes se sont déjà inscrits. On pense qu’on peut faire beaucoup de bien aux acteurs avec ce projet. Et notre entreprise versera une partie des profits à la Fondation de l’UDA. »

Qui a dit déjà que les artistes devaient se réinventer ?

> Consultez le site web de la plateforme Salu

UDA : les chiffres de la pandémie

710 000 $

C’est la somme que l’Union des artistes a remise aux artistes dans le besoin depuis sept mois, en puisant dans divers fonds (Jean-Duceppe, Netflix), ainsi que dans le fonds d’urgence créé par le ministère de la Culture en juin dernier. En comparaison, en 2018, l’UDA a remis 110 688 $ ; et en 2019, les artistes ont reçu 113 342 $ en dons pour toute l’année.

8500

Nombre de membres actifs de l’UDA. Parmi eux, 2000 n’ont déclaré aucun revenu UDA durant l’année. Sophie Prégent prévoit que le nombre de membres va fortement diminuer durant la pandémie.

650

C’est le nombre d’artistes qui ont une aide financière en attente de traitement en date du 4 novembre. D’ici la fin de l’année, l’UDA devrait remettre environ 1,3 million en dons aux artistes québécois en situation de précarité.