La pandémie agit comme un révélateur parfois dramatique de la façon dont on traite nos aînés. Kiya Tabassian, de l’ensemble Constantinople, la soprano Suzie LeBlanc et la poète Hélène Dorion posent aussi un regard, poétique celui-là, sur la richesse de leurs expériences humaines dans une œuvre musicale intitulée Le temps des forêts, construite à partir d’histoires recueillies en CHSLD.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Il y a quatre ans, à l’invitation de la Société pour les arts en milieu de santé, la soprano Suzie LeBlanc et le compositeur Kiya Tabassian ont commencé à faire des visites dans des CHSLD de la grande région de Montréal. L’idée ? Jouer de la musique pour les aînés et ensuite recueillir leurs souvenirs. L’initiative s’appelait les « Cueilleurs de mémoire ». Et la récolte fut bonne.

Constantinople, l’ensemble fondé par Kiya Tabassian, offre à compter de lundi le concert tiré de ces rencontres qui se sont échelonnées sur trois ans : une œuvre en huit mouvements où les souvenirs et histoires de vie des aînés, transformés en poèmes par Hélène Dorion, sont interprétés par la soprano Suzie LeBlanc. Le temps des forêts devait ouvrir en octobre la saison sur scène de Constantinople, mais, pandémie oblige, il a été filmé à l’aide de plusieurs caméras et monté pour être offert en vidéo sur demande.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Hélène Dorion a mis en mots les souvenirs recueillis auprès des résidants de plusieurs CHSLD au cours des trois dernières années.

Les cueillettes réalisées dans les CHSLD étaient bien encadrées : à chacune des cinq rencontres réalisées dans cinq établissements, un thème était abordé et les propos de chacun étaient filmés et enregistrés. Il a été question de voyages, d’immigration, de condition de vie et d’amour. « On a eu accès à une panoplie de visions des choses et d’histoires de vie, et on a eu besoin d’une personne pour prendre ce matériau et en faire une œuvre », explique Kiya Tabassian. D’où l’entrée en scène de la poète maintes fois primée Hélène Dorion.

Tisser des liens

Elle a écouté des transcriptions des échanges et les a transformés en cinq poèmes, que le fondateur de Constantinople a mis en musique. L’essentiel du projet s’appuie sur les sonorités orientales qu’il creuse depuis des décennies, mais il l’a aussi abordé avec l’envie de tisser quelques liens avec la musique québécoise ou d’ailleurs. Le bandonéon, joué ici par Amijai Shalev, peut en effet évoquer l’accordéon d’ici, mais aussi l’Argentine (c’est l’instrument emblématique du tango, bien sûr).

L’idée du projet, qui a commencé avant la pandémie, était vraiment de se dire que, en tant que citoyen et en tant qu’artiste, on devait tendre plus l’oreille à cette génération vieillissante et les écouter davantage.

Kiya Tabassian

Arrivé au Québec en 1990, à l’âge de 14 ans, le compositeur avoue avoir découvert une partie de l’histoire intime du Québec à travers ces rencontres.

La pandémie l’a par ailleurs incité à faire un ajout, l’été dernier, avec Hélène Dorion. « Ce dernier poème s’intitule Le temps des forêts et c’est devenu le titre de l’œuvre. C’est une analogie entre la forêt, où il y a des arbres de différentes tailles, mais où ce sont les plus anciens qui portent le plus profondément leurs racines, explique-t-il. En regardant une forêt, on voit aussi qu’il y a des cycles. Il y a des crises, mais après, il y a du nouveau et un espoir qui est là. »

L’œuvre – que l’on peut louer ou acheter – a été filmée à l’aide de plusieurs caméras de manière à offrir « un produit visuel et sonore de haute qualité », assure Kiya Tabassian. Sur scène, il sera entouré de Suzie LeBlanc (chant lyrique), Didem Basar (kanun), Elinor Frey (violoncelle baroque), Patrick Graham (percussions), Tanya Laperrière (violon baroque) et Amijai Shalev (bandonéon). La poète Hélène Dorion vient aussi dire des passages où elle reprend les mots des aînés rencontrés pour ce projet.

Un 19e album pour Constantinople

Plus tôt cette année, Constantinople a fait paraître La Porta d’Oriente. Il s’appuie sur un manuscrit du XVIIsiècle mis en forme par un musicien polonais établi à Istanbul (alors appelé Constantinople), où il avait rassemblé des transcriptions de musique de la Renaissance italienne, mais aussi turque et persane. « Il y avait des liens très palpables entre les musiques italienne, persane et turque, relève Kiya Tabassian, qui a trouvé ce manuscrit à la Bibliothèque nationale de France. On a essayé de rebâtir ces ponts-là à la fois avec l’instrumentation et la façon dont on interprète les pièces. » La Porta d’Oriente est le 19e album de l’ensemble montréalais qui explore tant la musique médiévale que contemporaine.

> Regardez le concert Le temps des forêts