Telle une déferlante, l’impatience, la déception et surtout l’incompréhension des artisans du milieu du spectacle fusent de partout depuis 24 heures, notamment sur les réseaux sociaux. Tour d’horizon.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Depuis l’annonce lundi par François Legault de la fermeture, jusqu’au 28 octobre, des salles de spectacle dans les zones rouges de la province, des centaines de personnalités ont témoigné de leur incompréhension par rapport à cette décision des autorités publiques. Plusieurs croient que les arts vivants se remettront difficilement de ce deuxième coup dur en quelques mois.

« Les arts vivants sont à moitié morts, a écrit l’auteur Michel Marc Bouchard sur Facebook. Dans chacun de nos lieux, il y avait une discipline presque militaire dans l’application des consignes dictées par la Santé publique. Nous avons été exemplaires en matière de sécurité sanitaire et aucune contamination, si minime soit-elle, n’a été détectée. Tout comme les restaurants et les bars, nos lieux de culture ont investi des sommes et des énergies colossales pour que l’avenir existe malgré l’adversité même s’il y avait déjà de l’eau dans la cale. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Michel Marc Bouchard, auteur de théâtre

Nous avons été de bons soldats. Nous avons été trahis.

Michel Marc Bouchard, auteur de théâtre

De son côté, le comédien et metteur en scène Martin Faucher – pour ne citer que lui – a critiqué le manque de leadership de la ministre de la Culture, Nathalie Roy. Et son absence sur le terrain. « Où êtes-vous, Madame Roy ?! Je faisais un spectacle au théâtre La Chapelle [à Montréal] la semaine dernière. Je peux vous affirmer que c’était probablement l’endroit le plus sécuritaire du Québec. Cette décision de votre gouvernement est catastrophique ! Je suis à terre. Mes collègues sont à terre. »

« On voit bien qu’il y a une volonté du Ministère d’aider les théâtres, mais ça n’aboutit pas, nuance la directrice du TNM, Lorraine Pintal, en entrevue avec La Presse. Or, on ne peut pas attendre encore longtemps. Si d’ici décembre l’aide n’arrive pas, plusieurs compagnies, petites et intermédiaires, vont devoir fermer. »

PHOTO FRANÇOIS ROY LA PRESS

Lorraine Pintal, directrice du TNM

J’essaie de garder la tête froide pour tenter de comprendre pourquoi la culture écope à nouveau, tout en restant solidaire dans la lutte contre le virus.

Lorraine Pintal, directrice du TNM

Lorraine Pintal dit qu’elle n’a jamais vu une telle grogne chez les artistes d’une manière aussi spontanée.

Une injustice ?

L’industrie du spectacle a été l’une des premières à être plongée dans le noir au début de la pandémie. Elle a dû faire de nombreux efforts pour se réinventer, s’adapter avec les moyens du bord et établir des protocoles avec la Santé publique… Tout ça pour revenir à la case départ, alors que d’autres lieux – les salons de beauté, les centres commerciaux, les salles de sport – restent ouverts, ce qui ajoute à la colère de beaucoup d’artistes.

L’auteur Michel Tremblay ne comprend pas la raison des autorités de fermer les théâtres (et les restaurants) qui sont, selon lui, des endroits où la distanciation est très respectée.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Michel Tremblay, auteur

Les restaurants ont dépensé de l’argent qu’ils n’avaient pas pour monter des partitions entre les tables ; les théâtres ont retiré et condamné des fauteuils, et fait respecter le port du masque.

Michel Tremblay, auteur

« Les Costco où des clients se battent pour acheter du papier de toilette sont bien plus dangereux ! », ajoute-t-il.

Appel à la solidarité

Dans ce concert de désolation, il y a quelques voix qui appellent à la retenue : « Oui, on est triste et en colère, a écrit le comédien Renaud Paradis, qui devait jouer en octobre au Rideau Vert. Eh oui, on cherche toujours la ministre dans ces moments de grande fragilité pour annoncer du concret. Pas des promesses. Du concret. Mais pour l’instant… demeurons unis, prenons soin de nous et soyons attentifs aux signaux de détresse. Faut rester solidaire. »

En entrevue, René Richard Cyr dit comprendre « la colère et le désespoir » de ses camarades. Il est conscient des incongruités dans les nouvelles directives. « Tu peux aller suivre des cours de judo, mais pas aller au théâtre ! En même temps, j’ai de la misère à blâmer le gouvernement. Comment peut-il ordonner aux gens de rester à la maison, de ne pas voir leurs amis et leurs proches, puis leur dire : c’est correct de sortir au théâtre ? »

C’est donc un mélange d’émotions, entre la tristesse et la grogne, la déception et la raison, qui secoue ce milieu qui cherche en même temps la solidarité de la population à son égard. Ce qui n’est jamais gagné d’avance…

Moins de trois heures après la publication de son message sur Facebook, Michel Marc Bouchard a réalisé qu’il était partagé et récupéré par « des fanatiques et des complotistes », trop heureux de voir des artistes de théâtre défier les autorités. « J’avais oublié la force haineuse des médias sociaux, dit-il en entrevue. Il est impossible d’y articuler une pensée libre et critique. À mon avis, on coupe dans la culture, parce que c’est plus facile de fermer les lieux culturels, politiquement parlant. Mais le gouvernement a mal calculé l’onde de choc des artistes. »

Que disent les décideurs

Nathalie Roy, ministre de la Culture et des Communications

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Nathalie Roy, ministre de la Culture et des Communications

Sur Facebook, la ministre Roy a salué la collaboration exemplaire dans la mise en place de mesures sanitaires, en plus de l’ardeur et la créativité des créateurs dans la relance économique du milieu culturel et la reprise des activités. « Malgré vos efforts exceptionnels, cette deuxième vague de la COVID-19 est devenue réalité. Cette nouvelle mise sur pause vise à réduire au maximum nos rassemblements sociaux et à casser la propagation du virus. » La ministre conclut en disant que le gouvernement travaille « à l’élaboration d’une formule de compensation pour les lieux touchés par ces nouvelles mesures ».

Horacio Arruda, directeur national de santé publique

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Horacio Arruda, directeur national de santé publique

Questionné mardi en point de presse, le DArruda a dit que la fermeture des théâtres, et pas des commerces, s’explique par la durée moyenne des représentations : « On passe plus de temps dans un théâtre que dans un commerce. » Il a aussi reconnu qu’il peut y avoir « des incohérences perceptuelles », et que certains « groupes non problématiques peuvent se sentir pénalisés ». Le DArruda songe à diffuser aux médias les données de la Santé publique pour justifier de fermer le secteur des arts et spectacles.

Simon Brault, président et chef de la direction du Conseil des arts du Canada

PHOTO FOURNIE PAR LE CONSEIL DES ARTS DU CANADA

Simon Brault, président et chef de la direction du Conseil des arts du Canada

« Le reconfinement […] plonge des milliers de personnes dans un désarroi profond. Au Conseil des arts du Canada, nous ne ménageons aucun effort pour continuer à soutenir le secteur des arts, mais les impacts de la pandémie exigent des mesures qui dépassent nos capacités. Aussi nous continuons de collaborer avec le ministre du Patrimoine et le gouvernement fédéral pour le maintien de mesures universelles (comme la PCRE) et pour de nouvelles interventions sectorielles. »