Comme bien des évènements et festivals, le Festival des arts de Saint-Sauveur (FASS) a dû repenser sa 29e édition, qui devait avoir lieu à la fin de l’été. Plutôt que de travailler contre cette situation pour le moins inédite, son directeur artistique, le danseur et chorégraphe Guillaume Côté, a plutôt eu l’idée de plonger dans ses eaux tumultueuses avec une programmation originale numérique intitulée « Une solitude partagée ».

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Un peu « comme tout le monde », Guillaume Côté a eu l’idée, devant la crise de la COVID-19, de se tourner vers le numérique pour maintenir le FASS vivant cet été. Mais pour le directeur artistique de l’évènement, le numérique est loin d’être une panacée.

« Jusqu’à la fin, j’ai tout fait pour essayer de conserver un élément live à Saint-Sauveur. Mais c’était tout simplement impossible. On s’est donc tournés vers le numérique. Mais avec le numérique, ça devient toujours un peu flou, les projets. C’était important de trouver quelque chose de bien cadré, et encadré. J’ai donc eu l’idée d’amener dans la création ce moment qu’on vit, de faire en sorte que cette programmation soit à propos de la solitude », explique celui qui a eu à vivre son propre deuil durant cette pandémie, les représentations de sa nouvelle création, Crypto, qui devait être présentée par Danse Danse en avril dernier, ayant dû être annulées.

Voilà donc une première contrainte qu’il a donné aux 20 artistes québécois – 10 chorégraphes et 10 compositeurs – qui ont accepté de collaborer au projet : créer en s’inspirant du contexte actuel, contexte que chacun a pu vivre ou ressentir de différentes façons.

PHOTO ANDRÉ CHEVRIER, FOURNIE PAR LE FASS

Parmi les chorégraphes choisis par Guillaume Côté, Eva Kolarova

Il a lui-même sélectionné les chorégraphes, des artistes qu’il admire pour différentes raisons. Des noms établis, comme Marie Chouinard, Margie Gillis, Anne Plamondon, Virginie Brunelle ; de la relève, comme Andrew Skeels ou Eva Kolarova ; ou méconnus, comme Crazy Smooth, figure de proue du hip-hop canadien, à qui il a demandé de créer un solo sur eux-mêmes (ou sur un interprète pour ceux qui n’ont pas l’habitude de le faire).

Pour les compositions musicales, il s’est tourné naturellement vers l’Orchestre Métropolitain et Yannick Nézet-Séguin, des habitués du FASS. Le chef d’orchestre a choisi 10 compositeurs québécois, comme Isabelle Panneton, François-Hugues Leclair ou Marie-Pierre Brasset, qui ont tous eu la commande de créer un solo pour un instrument et qui ont tous accepté de sauter dans l’aventure… et le vide.

Car l’autre contrainte qu’a voulu donner Guillaume Côté aux artistes (et à lui-même, puisqu’il participe également à l’expérience, avec le compositeur Éric Champagne), c’est de demander à chaque duo de travailler d’abord en vase clos, sans l’apport de l’autre.

Souvent, les chorégraphes vont passer une commande à un compositeur, la musique peut devenir un peu diluée, servir la danse. J’ai été clair avec les chorégraphes : je voulais qu’ils respectent la pièce musicale comme elle est. J’ai voulu donner une liberté aux deux de créer leur propre univers d’abord, et d’assembler leur vision plus tard dans le processus créatif. J’aimais l’idée de travailler avec le concept de l’incertain.

Guillaume Côté, directeur artistique du Festival des arts de Saint-Sauveur, danseur et chorégraphe

Chacun a eu environ un mois pour travailler sur son solo. « Au final, ça a donné 10 couples, un peu comme un cadavre exquis, remarque M. Côté. Je trouve l’idée très intéressante dans ce moment bizarre, incertain, intéressant qu’on vit en ce moment. »

Saint-Sauveur à l’honneur

Une fois les pièces créées, il fallait les filmer. Chaque courte pièce sera présentée sous forme de capsule vidéo qui inclura l’œuvre chorégraphique en tant que telle, ainsi que des extraits d’entrevues avec les artistes afin de présenter leur processus créatif. Les 10 capsules vidéo, d’une dizaine de minutes chacune environ, seront diffusées chaque dimanche, du 5 juillet au 6 septembre, sur les sites du FASS et de l’OM.

PHOTO FRANCOIS ROY, LA PRESSE

Margie Gillis a adoré son expérience à cette édition spéciale du FASS.

Même si, physiquement, le FASS ne se déploiera pas à Saint-Sauveur cette année, il était primordial pour le directeur artistique de faire vivre la région à travers l’objectif de la caméra du réalisateur Louis-Martin Charest, ancien danseur des Grands Ballets. Dix sites extérieurs in situ ont été choisis, chaque artiste ayant carte blanche. Ainsi, une danseuse de la troupe de Marie Chouinard danse sur pointes dans une rue de la ville ; Daina Ashbee exécute un solo de picolo sur un quai installé au milieu d’un lac ; Margie Gillis danse dans une rivière traversant le Camp Kanawa.

PHOTO FRANCOIS ROY, LA PRESSE

L’altiste Elvira Misbakhova de l’Orchestre Métropolitain a interprété par la composition de Marie-Pierre Brasset pour le tournage de la capsule vidéo en compagnie de Margie Gillis.

Margie Gillis, qui a été jumelée avec la compositrice Marie-Pierre Brasset, laquelle a créé un solo interprété par l’altiste Elvira Misbakhova, a été absolument ravie de son expérience.

J’ai été vraiment honorée d’être là comme artiste, et j’ai adoré danser dans la petite rivière, dans le bois. La musique de Marie-Pierre, c’est un grand cadeau, elle m’a beaucoup touchée. J’ai beaucoup aimé le processus de création. Je connais bien Louis-Martin pour avoir travaillé avec lui sur mon projet Héritage et j’avais pleinement confiance en lui. J’ai voulu explorer l’idée du mystère, de la connexion avec la nature aussi.

La danseuse Margie Gillis

En fin de compte, cette création sous contrainte a donné des résultats surprenants, voire emballants, a constaté M. Côté, en sortant certains artistes de leurs habitudes et de leur confort. « On a eu vraiment de belles surprises avec les restrictions qu’on avait, les artistes ont été vraiment généreux. C’est un exercice intéressant. Souvent, quand on est devant un abysse de possibilités, on tombe dans nos réflexes… La pire chose que tu peux donner à un artiste, c’est une page blanche ! », lance-t-il en riant.

Si cette expérience lui a inspiré bien des idées – pourquoi ne pas essayer de présenter certaines de ces pièces in situ, durant la 30édition du FASS, à l’été 2021 ? –, nul doute pour lui que la scène reste l’endroit de prédilection pour communier avec le public. « On parle beaucoup de se réinventer. Pour moi, ce n’est pas ça : on se réajuste, on ne se réinvente pas. On ne peut pas rendre la danse plus humaine en la mettant en ligne, on perd l’élément live, le pouls du rassemblement. Mais ce qu’on peut gagner, c’est d’humaniser les artistes eux-mêmes en les faisant connaître, en les faisant parler. Et c’est ce côté-là que j’aimerais développer au festival. »

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