Et si ces retrouvailles étaient ratées ? Et si cette « histoire d’un soir » était catastrophique ? Ces questions m’ont turlupiné alors que je roulais sur l’autoroute 40 en direction de L’Assomption. Trop impatient de voir le spectacle Pour une histoire d’un soir réunissant Joe Bocan, Marie Carmen et Marie Denise Pelletier, je me suis rendu vendredi soir au théâtre Hector-Charland.

Mario Girard
Mario Girard La Presse

Dès que les chanteuses sont apparues sur scène, interprétant une chanson composée spécialement pour le spectacle (Les voyages, d’après un texte de Joe Bocan), j’ai su que nous n’étions pas en face d’un simple happening nourri au petit-lait de la nostalgie. Ce spectacle ne nous fait pas revivre une époque, celle des années 80 et 90, il marque plutôt de formidables retrouvailles entre le public et des interprètes qui, au tournant de la soixantaine, sont loin d’avoir dit leur dernier mot.

Vous me direz que bâtir un spectacle autour des chansons de ces trois chanteuses était une mission à mener les deux doigts dans le nez (il est renversant de voir comment ces femmes ont créé des hits à la pelle). Mais il est clair que le metteur en scène Michel Poirier ne s’est pas contenté de simplement glisser des pièces dans le juke-box. Il a créé un habile programme qui nous prend et nous surprend du début à la fin (courageux choix de mettre Corsica avec Marie Denise Pelletier tôt dans le spectacle). Ce spectacle se tient loin du simple jeu de la playlist.

PHOTO FOURNIE PAR LES PRODUCTIONS MARTIN LECLERC

Pour une histoire d’un soir, spectacle avec Marie Denise Pelletier, Joe Bocan et Marie Carmen

Comment ne pas être charmé par ce tourbillon de chansons que les radios continuent de nous faire aimer et qui sont aujourd’hui servies dans une évidente complicité par trois femmes au sommet de leur art : Entre l’ombre et la lumière, Inventer la terre, T’oublier, Repartir à zéro, Faut pas que je panique, Dérangée, À 17 ans, Dans la peau, Pour une histoire d’un soir, Est-ce que tu m’aimes encore ?, J’ai le blues de vous… Cela déclenche évidemment des torrents d’émotion. Et plusieurs ovations spontanées.

Il aurait été facile pour ces chanteuses de sortir ces succès des boîtes à chapeau où ils sommeillent depuis une vingtaine d’années et de nous les servir tel qu’ils s’inscrivent dans notre tête. Mais ces trois frondeuses ont préféré élever la barre. Sans dévoiler de punch, je peux vous dire que les interprétions de Tous les cris les SOS (Marie Denise Pelletier), L’aigle noir (Marie Carmen) et Les femmes voilées (Joe Bocan) mettent littéralement les spectateurs K.-O.

Généreuses en succès, les chanteuses butinent également dans d’autres jardins pour notre plaisir et le leur.

Joe Bocan n’hésite pas à interpréter un joyau caché de son répertoire qui a pour titre Finir ça là, de Claude Poissant et Tom Rivest. C’est à cela que sert aussi ce genre de spectacle : s’assurer que des œuvres survivent au temps.

Comme Marie Carmen et Marie Denise Pelletier ont toutes les deux été propulsées par la machine Starmania, elles offrent un moment délicieux au cours duquel elles interprètent des chansons de cette œuvre qu’elles ont toujours souhaité faire. Et tant qu’à être dans l’univers de Luc Plamondon, les trois artistes, juchées sur des tabourets, offrent une interprétation bouleversante de J’ai douze ans, maman.

Cette tournée nous permet de constater que, même si elles se font plus discrètes depuis quelques années (hormis Marie Denise Pelletier, qui est restée active et présente), ces chanteuses demeurent « très en voix ». Et que dire de la théâtralité qu’elles accolent à leur interprétation. Même si certaines ont signé plusieurs de leurs chansons, reste que ces artistes sont des interprètes. Elles le revendiquent haut et fort. C’est ce qu’elles affirmaient samedi à ma collègue Josée Lapointe.

Ce n’est pas facile pour une interprète de trouver de bonnes chansons. Cela demande un redoutable flair, du travail et du temps.

Et Dieu sait si ces femmes ont fait de bons choix au cours de leur carrière. En ce sens, elles sont les dignes héritières de ce que j’appelle la « Sainte Trinité » des interprètes féminines québécoises : Monique Leyrac, Pauline Julien et Renée Claude.

Ce spectacle n’est pas un prêt-à-manger scénique. Le producteur Martin Leclerc (qui a eu l’idée de réunir ces trois artistes sur scène) est devenu au Québec l’expert des spectacles basés sur la mémoire et les souvenirs. Pour une histoire d’un soir est sans doute l’un des meilleurs flashs de sa carrière.

Voilà qui explique le soin apporté à cette production et la présence de cinq solides musiciens dirigés par le chef et arrangeur Jacques Roy. Leur présence est un atout indéniable au spectacle. Mention spéciale à la grande polyvalence de Marc Papillon, qui excelle à la fois au piano, au violon, à l’accordéon et à la guitare. Rien de moins.

Vendredi soir, à l’Assomption, la salle était remplie de gens heureux. Dans plusieurs villes où le spectacle est présenté, on affiche complet ou on annonce déjà des supplémentaires. On m’a dit que la tournée devrait se rendre jusqu’à l’automne 2021. En ce qui a trait à Montréal, les quatre représentations prévues en mars et en mai à la Cinquième Salle de la Place des Arts sont à guichets fermés. Les trois chanteuses reviendront donc au Théâtre Maisonneuve en mars 2021.

Tentez de mettre la main sur des billets. Vous allez passer un merveilleux moment. La nostalgie est un grand plaisir. Mais retrouver un talent intact, des années plus tard, l’est encore plus.