Crystal Pite est dans un nouveau cycle de création, fruit de son partenariat avec le dramaturge canadien Jonathon Young. Avec Revisor, présentée dès ce soir au Théâtre Maisonneuve, le duo continue d'explorer le territoire de la danse-théâtre, dans une pièce s'attaquant à un mal pour ainsi dire universel: la corruption. La Presse a joint la chorégraphe à Toronto.

IRIS GAGNON-PARADIS LA PRESSE

Iris Gagnon-Paradis : Le public montréalais a pu découvrir votre travail avec Jonathon Young en mai dernier, au FTA, avec Betroffenheit, une pièce autour du deuil et du stress post-traumatique inspirée de l'expérience personnelle de Young. Revisor s'inscrit-elle dans la continuité de cette création ?

Crystal Pite : Il y a une certaine continuité puisque nous travaillons, grosso modo, avec la même équipe, dont plusieurs danseurs, et il y a un lien évident entre les deux pièces, car nous poursuivons une exploration amorcée avec Betroffenheit, qui nous avait lancés sur plusieurs pistes. Mais pour ce qui est du contenu, ce sont deux pièces très différentes. Il y a néanmoins certaines similitudes, comme l'aspect comédie, que nous avons voulu pousser encore plus loin avec Revisor.

IGP : Vous vous attaquez cette fois au thème de la corruption. Quelle a été votre inspiration ?

CP : Nous avions vraiment envie d'explorer de nouveaux territoires avec Revisor, qu'on pourrait décrire comme une comédie politique. Le point de départ de notre processus créatif est une farce écrite par l'auteur russe Nicolas Gogol en 1836, intitulée Le revizor, qu'on peut traduire par « l'inspecteur du gouvernement ». C'est une satire politique à propos de la corruption. Le spectacle se divise en deux parties : la première reprend les cinq actes de la farce de Gogol, dont Jonathon a fait une adaptation plus contemporaine ; la deuxième devient une déconstruction, une « inspection » de la pièce elle-même.

IGP : Pourquoi ce sujet vous a-t-il inspirés ?

CP : Même si la pièce remonte au XIXe siècle, le sujet de la corruption est toujours d'actualité. Le personnage du « revizor » est une figure déguisée, un cas d'erreur d'identité, ce qui rend l'action d'autant plus intéressante. Le titre, Revisor [« réviseur » en français], amène aussi la question du changement : celui-ci est-il possible, comment le faire advenir et quel rôle chacun de nous joue-t-il dans tout cela ? Dans la pièce de Gogol, il n'y a pas de rédemption possible pour aucun personnage. Dans notre processus créatif, nous nous sommes demandé si nous pouvions remettre cela en question.

IGP : Vous collaborez de nouveau avec Jonathon Young pour cette création. Que vous apporte ce partenariat ?

CP : J'adore travailler avec Jonathon, car j'apprends beaucoup de lui, j'aime la façon dont il pense et il me met au défi, de la meilleure façon possible. Nous allons certainement retravailler ensemble pour la prochaine création de ma compagnie, Kidd Pivot, même si nous ne savons pas encore quelle forme cela prendra.

IGP : Dans Betroffenheit, les danseurs se mouvaient au rythme de la voix enregistrée de Jonathon Young, qui interprétait les différents personnages, ce qui créait un véritable hybride de danse et de théâtre. Avez-vous procédé de la même façon avec Revisor ?

CP : Pas tout à fait, car cette fois, nous avons préenregistré la pièce à Vancouver, avec neuf acteurs. Sur scène, chaque danseur se voit assigner un personnage et danse sur son texte. C'est intéressant pour les interprètes, car ils ont l'occasion d'interpréter un personnage, dans un contexte où il y a une histoire, une intrigue, ce qui est très rare en danse contemporaine.

IGP : C'est une façon, pour eux comme pour vous, de sonder de nouvelles formes d'expression corporelle...

CP : En effet. Après des semaines, des mois de travail, les danseurs sont vraiment des experts et n'ont de cesse de trouver de nouvelles façons d'incarner le texte. On a l'impression que le texte « sort » littéralement de leur corps. Pour moi, c'est très excitant de travailler de cette façon ; en danse contemporaine, c'est difficile de mettre de l'avant une action, une histoire complexe, puisqu'on n'utilise pas les mots. J'adore la liberté que me donne le fait de travailler avec le langage !

Au Théâtre Maisonneuve, jusqu'au 6 avril, dans le cadre de Danse Danse