« C’est sûr que si j’avais intitulé mon album Elgar–Chausson–Joncières, les gens auraient pu me dire : “Hum ? Oui ? De kessé ?” » Marie-Nicole Lemieux a préféré les plonger, avec les mêmes compositeurs, dans Mer(s). Un disque où l’eau est source de peur comme d’apaisement. Où le calme fait place à la tempête. Où l’amour arrive par vagues.

Natalia Wysocka
La Presse

« Je jase pas mal, hein ? », lance Marie-Nicole Lemieux. Pas mal, pas mal bien, et de pas mal de choses, oui. Des livres Disney que ses frères et elle ont usés, petits, à force de les feuilleter. De sa fille qui s’est récemment désintéressée des histoires de princesses. De sa joie de la retrouver en coulisses après un spectacle. De l’odeur de ces coulisses, justement, qu’elle adore. De l’importance de faire entendre de l’opéra aux enfants. De ces enfants qui deviennent fascinés par La flûte enchantée « quand on sait bien la leur présenter ».

La présentation. Elle est d’importance capitale pour la célébrée contralto originaire de Dolbeau-Mistassini. Prenez la pochette de son splendide nouvel album, Mer(s). Sur la photo prise par Martin Tremblay, Marie-Nicole regarde au loin. À travers une fenêtre, striée par la pluie. C’est chic. Inspiré. « Dans le milieu classique, souvent… il y a des ratés, s’esclaffe-t-elle. Tous les goûts sont dans la nature, mais j’aime quand le visuel raconte quelque chose. »

Le sien, comme son album, raconte la mer. Les mers. Ses multiples visages. La mer capable d’être docile autant que déchaînée. Douce autant que dangereuse. Ça commence avec Sea Pictures op. 37, d’Edward Elgar, une œuvre de 1899, faite de « tableaux, de moments familiaux et de couple ». L’introduction d’une certaine gravité se transforme en passages aériens. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine qui l’accompagne fait voguer élégamment, émotivement l’auditeur. Jusqu’à la deuxième œuvre plus romantique, apaisante, paisible. Le poème de l’amour et de la mer op. 19 d’Ernest Chausson. Où il est question, cette fois, « de l’oubli, du temps qui passe, de l’amour qui s’en va. Et de la mer, qui demeure imperturbable ».

Mais pas pour longtemps. Car arrive, justement, La mer, de Victorin Joncières. Plus précisément : celle, houleuse, qui gronde, avale et malmène ceux qui osent y naviguer.

C’est soit je vous calme, soit je vous emporte. Il y a même un bout qui fait un peu, vous savez, comment elle s’appelle, la méchante dans La petite sirène ? » Ursula ? « Oui ! C’est ça ! Je suis la moooooort !

Marie-Nicole Lemieux

Communion musicale

Mer(s) a été enregistré en octobre 2018, sous la direction du chef Paul Daniel. « On s’est rencontrés la veille de notre première répétition. Je débarquais de l’avion, j’avais les yeux en dessous des joues, eeeerh, raconte la contralto de sa façon colorée. On a passé le truc en revue, on chantonnait ensemble. BANG ! Humainement, artistiquement, il y a eu une connexion. » Pour l’événement principal, Marie-Nicole Lemieux était placée au centre de l’orchestre, accompagnée également du Chœur de l’Opéra National de Bordeaux. « Nous avons vécu des moments vraiment forts. J’ai braillé. Évidemment : je pleure tout le temps ! »

Mais elle s’amuse aussi. Souvent. Notamment avec son grand ami, le contre-ténor Philippe Jaroussky. Ensemble, ils ont enregistré une vidéo qui lui a fait réaliser à quel point le tour du monde se fait vite virtuellement. Récemment, une soprano russe l’a approchée à Madrid, lui lançant avec effusion : « Oh ! Marrrrie-Nicole ! Je vous adorrrrre ! » Ah oui ? « Oui, depuis le jourrr où je vous ai vue sur le YouTube avec Philippe ! » « Les gens m’en parlent encore. Je reçois plein de messages en russe. Je suis incapable de les lire. »

Elle éclate de son rire signature. Impossible de ne pas le noter, ce rire. Comme elle-même note le côté moins chouette de la diffusion de la musique en continu : « C’est vrai que ça rejoint un plus grand public. Par contre, pour ce qui est des redevances, on repassera. D’avoir un million de vues et pas une cenne. Voyons donc ! »

Marie-Nicole Lemieux est sensible. À la cause artistique, à la transmission de la musique. Aux couleurs. « J’ai besoin d’eau, d’horizon, de bleu. Le bleu ! Ça me calme. Énormément. »

Ressent-elle, face à ce bleu, ce bleu ! ce même sentiment qui nous prend parfois : la conscience que nous sommes peu de chose, au fond ? « C’est drôle hein… Mais la mer me fait un autre effet. C’est comme si pfffff. Le temps s’arrête. Mes pensées passent. Je peux paraître très énervée, je le sais. Mais dans mon intimité, j’ai un côté très contemplatif. » Ce sentiment, alors ? « C’est drôle, hein, répète-t-elle. Mais l’impression d’être peu de chose, c’est quand je vais au musée que je la ressens. Quand je regarde tous les grands maîtres qui sont passés avant. Oh ! mon doux que ça remet sur terre ! On s’énerve pour rien. On n’est rien. Vraiment rien. »

Rien que de lui parler, on a le sourire. Sa passion est contagieuse. Car même si Marie-Nicole Lemieux chante depuis deux décennies, sur les plus grandes scènes du monde, elle continue de concéder aux concerts un caractère presque sacré. « Pour moi, les salles sont les églises aujourd’hui. »

Qui demandent d’être présent. Entièrement. De ranger son cellulaire, de cesser de consulter son compte Instagram. Il lui est d’ailleurs arrivé d’apostropher des spectateurs désobéissants : « Regardez-moi. Je suis là. Je vais tout vous donner. S’il vous plaît. Restez avec moi. Permettons-nous, pendant une heure, de vivre quelque chose. Essayez. Je pense que vous avez besoin de ça. La société a besoin de ça. »

Et comment !

L’artiste sera également en tournée un peu partout au Québec avec le spectacle L’invitation au voyage : Baudelaire en paroles et en musique. Le coup d’envoi sera donné le 1er octobre à la salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal.

IMAGE FOURNIE PAR WARNER CLASSICS

L’album de musique classique Mer(s) : Elgar–Chausson–Joncières de Marie-Nicole Lemieux, chez Warner Classics