La dernière fois qu'on a vu Électre sur scène, c'était au Théâtre du Nouveau Monde en 2012. Dans la trilogie Des femmes de Wajdi Mouawad. Une production hautement controversée, souvenez-vous, qui devait mettre en scène Bertrand Cantat.

JEAN SIAG LA PRESSE

L'ex-chanteur de Noir Désir - condamné pour avoir causé la mort de sa compagne, l'actrice Marie Trintignant - avait composé la musique du choeur. Cantat avait finalement été interdit de séjour ici, mais la pièce avait bel et bien été présentée. Sur une scène où se mêlaient l'eau et la boue. Sara Llorca y incarnait avec fougue le personnage d'Électre.

Cette production-ci, mise en scène par Serge Denoncourt, est un peu son antithèse. Pas de musique rock pour le choeur, pas de boue, pas d'eau. Aucun effet. On a opté ici pour une forme minimaliste. On dirait presque scolaire.

Seulement voilà, ce minimalisme centré sur la parole de Sophocle, qui aborde les thèmes de la place des femmes dans la société, de la révolte, de la vengeance et du cycle de la violence, est exempt d'émotions. Dès les premières répliques, on récite le texte littéralement, mécaniquement, avec une froideur et une distanciation qui desservent le jeu des acteurs et du choeur. Dans ce contexte, comment croire Oreste, qui dit à son précepteur : « Tu me témoignes encore ton noble attachement... » ?

A contrario, Magalie Lépine-Blondeau, elle, est dans l'émotion pure, et on la sent investie à fond dans son rôle, mais elle peine à trouver « son » Électre. Son personnage, difficile à jouer, il faut l'admettre, crie sa peine et sa révolte contre le meurtre de son père (Agamemnon) - meurtre commis par sa mère (Clytemnestre) et son amant (Égisthe). Son seul espoir réside dans le retour de son frère Oreste (décevant Vincent Leclerc) - en exil - afin de venger la mort de leur père.

Ses brusques changements de ton rendent son interprétation inégale. Tantôt sombrant dans la folie, tantôt révoltée et lucide, elle crie, gémit, retrouve son calme subitement, tremble, pleure, se redresse, défie, sourit. Ses transformations rendent bien compte de la complexité de son personnage, mais dans cette multiplicité d'émotions, elle se perd.

Peut-être qu'au fil des représentations, Magalie Lépine-Blondeau trouvera une zone où elle pourra interpréter toutes ces émotions avec plus de fluidité.

Surprise heureuse

De son côté, Violette Chauveau, qui incarne le rôle de Clytemnestre, est la surprise heureuse de cette production décevante. Elle parvient à nuancer son jeu dans les excès que commande Sophocle. Quand elle apprend la mort (présumée) d'Oreste, sa réaction est finement rendue. Tristesse d'une mère qui perd son enfant, en même temps que joie et soulagement de voir la menace de son retour (et de sa perte) disparaître.

Le choeur - qui représente à la fois la voix de la conscience d'Électre et celle de la société - s'inscrit dans cette même élocution mécanique. Une voix disséminée dans l'assistance (intéressant !) qu'on aurait souhaitée encore plus forte. Le coryphée - chef du choeur -, incarné par une mendiante assise dans les marches du palais, est en dialogue (intime) avec tous les personnages. La mendiante n'hésite pas à faire non plus des parallèles avec les violences ayant traversé les époques, un filon qu'il aurait fallu ou bien étoffer, ou bien éliminer.

Cette relecture de Sophocle - réécrit avec beaucoup de clarté par Evelyne de la Chenelière - ne passera malheureusement pas à l'histoire. On regrette que Serge Denoncourt ne se soit pas donné plus de liberté pour s'approprier cette histoire - il l'avait fait de brillante manière il y a quelques années dans son Projet Andromaque, percutante relecture de Racine. Sa tentative de montrer la face lascive d'Électre, après l'avoir fait jouer voilée pendant toute la durée de la pièce, contribue à brouiller le portrait de son Électre. 

La scène finale se démarque de toutes les autres. Bouleversante même - malgré l'anachronisme de ces armes à feu qui apparaissent en l'an 414 avant J.-C.. Lorsque enfin la volonté des dieux s'accomplit et que la vengeance d'Électre se réalise, la jubilation du personnage incarné par Magalie Lépine-Blondeau, ses tremblements de joie, donnent froid dans le dos. On ressent à ce moment, et pour la première fois, cette émotion horrible de la transmission de la haine et du cycle de la violence.

Électre

Mise en scène : Serge Denoncourt

Texte : Evelyne de la Chenelière 

Avec Magalie Lépine-Blondeau, Vincent Leclerc, Violette Chauveau

À Espace GO jusqu'au 17 février

2 étoiles