Avec son nouveau spectacle, Noir, créé après qu'il eut touché le fond, Mike Ward persiste et signe, non sans avoir fait son introspection. Qu'est-ce qui se cache derrière l'image de l'humoriste le plus méchant du Québec?

Chantal Guy LA PRESSE

C'est une drôle d'époque que celle où l'on découvre presque chaque semaine les côtés sombres de personnalités en apparence gentilles et impeccables. Si bien que ceux qui traînent une mauvaise réputation peuvent davantage nous surprendre avec... leurs bons côtés.

«Souvent, ceux qui ont l'air d'être fins, ce sont les pires, pense Mike Ward. Ça m'est arrivé avec Bill Cosby, dont j'ai fait la première partie, avant qu'on sache qu'il avait violé la planète au complet. Il n'était vraiment pas gentil, bête avec le monde, avec le staff, je n'avais aucune idée que c'était un agresseur, mais je voyais qu'il ne pensait pas aux autres, et quand je racontais que ce n'était pas une bonne personne, on ne me croyait pas. On me répondait: "Ben, voyons donc! C'est Bill Cosby!"»

Quand on lui a proposé de se faire photographier avec un chien dans le studio de La Presse, pour montrer son côté cute et quétaine, et parce qu'il parle dans son show de son amour fou pour ses chiens, qui l'ont sauvé de la dépression (en plus de sa blonde avec qui il est depuis 20 ans), il avait l'air craintif au début.

Pas tant pour protéger son image d'humoriste trash que par peur de la publicité trompeuse.

«C'est quasiment dangereux de faire des entrevues de même. Quand j'ai fait Paul Arcand, j'ai reçu beaucoup de messages de gens qui m'ont dit : "Je t'ai toujours haï, mais là, en entrevue, je t'ai bien aimé, je vais aller voir ton show." Je leur répondais qu'ils allaient être déçus.»

Car son ton vulgaire en spectacle n'a pas changé et il ne veut pas avoir à expliquer après chaque punch brutal qu'il est «un bon gars dans le fond». «J'aime mieux que les gens qui n'aiment pas mon genre d'humour ne viennent pas à mes shows», prévient-il en caressant le chien qui restera sur ses genoux pendant toute l'entrevue.

Nous avons demandé à Éric Étienne, alias Preach, qui est dans la première partie du show Noir, de nous dire ce que l'on ne sait pas de Mike Ward que le public devrait savoir. «Ce que tout le monde dans le milieu sait : il est la personne la plus généreuse de l'industrie au complet, répond cet humoriste très engagé qui est aussi la moitié du duo Aba & Preach. Si on devait donner un trophée pour ça, ce serait à Mike. Beaucoup d'humoristes se sentent menacés par les autres, mais lui, il leur donne beaucoup de place, pour que tout le monde soit capable de vivre de son art, et il n'est pas obligé.»

Un indigné réactif

Quand on suit un peu Mike Ward, on découvre par-ci par-là des trucs surprenants. Par exemple, il a tenté dernièrement de sauver un chien de race carlin (pug) en Allemagne; l'animal avait été saisi par une municipalité auprès de ses maîtres pauvres pour être revendu sur l'internet. L'humoriste a ameuté ses fans, essayé de contacter la nouvelle propriétaire, achalé la belle-mère d'un ami qui parlait allemand, pour finalement découvrir que le chien était mieux là où il avait été envoyé. Pourquoi se compliquer la vie ainsi pour un pug allemand?

«J'ai tout le temps fait ça, dit-il. Quand j'ai appris l'histoire de Rémy Couture, le gars des effets spéciaux accusé d'obscénité, ce qui m'a marqué le plus quand il était à TLMEP, c'est qu'il était à table entouré de millionnaires qui disaient: "Ça n'a pas de bon sens, comment tu vas payer tes frais d'avocat ?" On l'a contacté pour l'aider.»

Ce fut la même chose pour Alain Gaudet, un homme atteint de dystrophie musculaire pour lequel Mike Ward organise depuis sept ans un show-bénéfice annuel afin qu'il puisse vivre à la maison.

«J'aime ça, aider une personne à la fois. Je n'ai jamais fait confiance aux organismes. Tant qu'à donner mille piasses à OXFAM, j'aime mieux donner mille piasses à quelqu'un qu'OXFAM aurait aidé, pour être sûr que l'argent se rende.»

D'un autre côté, on ne connaît pas un organisme qui oserait prendre Mike Ward comme porte-parole, peu importe la cause. «Et surtout pas la cause végane, ajoute-t-il. J'ai engraissé quand je suis devenu végane. Le marketing autour, c'est que tu vas être en santé et perdre du poids, mais moi, ça m'a rendu chubby, parce que c'est dur de manger végane en tournée. Souvent, la seule option, c'est une patate. Je mange comme un déchet depuis trois ans. Mais là, pour ma nouvelle tournée, j'ai un petit bus avec une cuisine. Les véganes, on est gosseux dans les restos, j'aime mieux manger dans ma cuisine et ne faire chier personne.»

C'est vraiment l'idée de la souffrance animale qui a fait passer cet ancien végétarien au véganisme, après qu'il eut vu un documentaire. Surtout par amour pour son chien. «Je mangeais un steak, mon chien en voulait, et je me disais que je ne mangerais pas mon chien, alors pourquoi ce steak? Chaque fois que je mangeais de la viande, je pensais tout le temps à la vache. C'est impossible d'aimer la viande quand tu penses de même. Après, c'était avec le fromage, le lait, les oeufs. Quand ils viennent au monde, ils jettent les poussins mâles aux poubelles; j'imaginais le petit poussin dans les poubelles chaque fois que je mangeais un oeuf. Ça me fuckait mentalement.»

Blaguer pour les morons

Si l'idée du poussin le «fucke mentalement» quand il mange un oeuf, on lui demande comment il se sent d'être perçu au Québec comme le sans-coeur qui a ri d'un enfant avec un handicap, Jérémy Gabriel, ce qui lui a valu en 2016 un procès au Tribunal des droits de la personne, une affaire actuellement en Cour d'appel.

«C'est ça qui me fascine. Après mon procès, j'étais en dépression, en grosse remise en question, et les commentaires que je lisais tout le temps, c'était: "Regarde-le qui s'en crisse. Une personne normale se remettrait en question!" Tabarnak! Je suis en train de pleurer dans mon salon ! Mais j'aime pas ça, jouer la victime, je ne jouerai jamais la victime, et en plus, là-dedans, je n'étais pas victime.»

Faire des blagues douteuses sur des enfants est peut-être plus facile quand on n'en a pas... «Je pense que si j'en avais, j'en ferais encore plus, parce que j'aurais le droit!» 

On l'imagine bien participer au #cheesechallenge, ce défi qui consiste à lancer une tranche de fromage Kraft au visage d'un bébé pour faire rire les réseaux sociaux. «Non, parce que j'aurais de la peine pour la vache», réplique-t-il du tac au tac. Du Mike Ward pur jus.

Mais comment vit-il avec la portion de son public qui insulte Jérémy Gabriel sur les réseaux sociaux, assez pour qu'il s'en retire? Ne se sent-il pas comme Mononc' Serge dans sa toune Je chante pour les morons

«J'en avais parlé avec Jean-François Mercier. C'était la même affaire avec Plume dans le temps. À l'époque, je pense que la moitié de mon public m'aimait pour les raisons pour lesquelles je voulais qu'il m'aime, et l'autre moitié m'aimait juste parce que c'était hard. Pour ceux-là, si j'avais été raciste ou misogyne en plus d'être hard, ils auraient aimé ça encore plus. Ça, c'est lourd. Je me rappelle avoir dit dans un show que je ne voudrais pas que mon enfant soit dans une garderie avec une femme voilée parce que sinon, il allait s'habituer à ces gens-là et grandir en pensant qu'ils sont normaux. Puis je démontais l'affaire. Mais une des premières fois que j'ai fait la blague, j'ai reçu un applaudissement dès le début. Heille! Je m'en allais ailleurs avec ça, là ! Et je me suis dit après qu'il fallait que j'enchaîne plus vite pour ne pas donner la chance aux imbéciles d'applaudir.»

Ce n'est pas Mike Ward qui va se battre contre le port de signes religieux. Il se considère là-dessus comme plutôt libertarien et ne voit pas en quoi cela enlève quoi que ce soit à qui que ce soit. Sa mère était témoin de Jéhovah, il est athée. Antiraciste aussi. Élevé en anglais à Québec dans une école protestante. «Il y avait deux écoles anglaises : une catholique, où tous les Blancs allaient, et une protestante, pour "les autres". On dirait que le fait de côtoyer des gens d'autres nationalités, couleurs et religions m'a fait réaliser qu'on est pas mal tous pareils.»

Ne pas devenir un humoriste de droite

En revanche, il monte au front pour la liberté d'expression, assez pour qu'on s'inquiète de le voir se transformer, comme l'humoriste Dieudonné, qui a fini par ne plus tant faire de l'humour qu'entraîner son public dans ses obsessions.

«J'ai eu peur de ça. C'est aussi une des raisons qui fait que j'ai arrêté les shows pendant deux ans. Avant, la liberté d'expression, c'était une valeur de gauche, et là, c'est devenu une valeur de droite, pour une raison que je ne comprends pas. Je me vois comme un gars de centre, je ne juge pas les gens à droite ou à gauche, mais là, tout mon support venait de la droite, poursuit-il. Je ne voulais pas bâtir ma carrière là-dessus, et devenir un humoriste de droite.»

«À force de te battre tout le temps, de dire "je vais vous montrer que j'ai le droit", tu te mets à devenir une parodie de toi-même. De toute façon, ce n'est pas vrai que je n'ai plus le droit de rien dire.»

En effet. Dans Noir, il se permet d'aborder la dépression, le suicide, le sida ou la pédophilie, avec certains punchs qui nous font plier en deux (de rire ou de gêne). Toujours aussi vulgaire, mais plus conscient des impacts. Le monde de l'humour se fait brasser parce que ça brasse dans la société. On lui souligne d'ailleurs qu'au Québec, les humoristes représentent plus le pouvoir que le contre-pouvoir, tellement ils sont des stars. Il est d'accord, car il l'a constaté dans ses voyages à l'étranger.

«Partout ailleurs dans le monde, sur l'échelle du show-business, l'humour est en bas. Quand j'essaie d'expliquer ça aux Américains, qu'ici Louis-José Houde est une plus grosse vedette que Luc Picard, il y a de quoi de weird là-dedans. Les humoristes n'ont pas à être partout, même moi ça me gosse d'en entendre dans chaque show de radio. Je comprends le monde que ça énerve.»

C'est pourquoi Mike Ward évite de se montrer partout à la télé et d'imposer son humour trop noir pour le mainstream. Il préfère rester dans son carré de sable, avec un public consentant. Qui comprend qu'avec lui, what you see is what you get. «C'est pour ça que j'ai un vrai grand respect pour les trans, parce que j'aime le monde qui s'assume. Ils vont se faire juger par la société, mais fuck off, ils mènent la vie qu'ils veulent mener.»

Ce carré de sable a ses extensions au Bordel Comédie Club, qu'il a ouvert avec d'autres collègues, devenu pratiquement le safe space des humoristes, ou dans son très populaire balado Mike Ward sous écoute, qui rejoint des milliers de fans. «L'humour est en train de redevenir plus artisanal, comme ce l'était et comme c'est censé l'être», croit-il.

Cette période noire dans sa vie a peut-être eu du positif, finalement. «Oui, admet Mike Ward. C'est toujours bon de se remettre en question et on ne se remet jamais en question quand ça va bien. Je suis content que la société change. Mais elle a changé l'année où j'étais un homme blanc hétéro de 45 ans, quand c'était rendu mon tour de contrôler la société, et je me suis fait voler ça! [rires] Ce qui est une bonne affaire.»

Au Club Soda jusqu'au 4 mai, puis du 30 mai au 1er juin, et en tournée au Québec.