Pour ouvrir officiellement sa saison, le Quat'Sous présente Nom de domaine, la nouvelle pièce du codirecteur artistique des Écuries, Olivier Choinière. Comment le théâtre peut-il garder tout son sens et sa force à l'ère de la technologie?

Luc Boulanger LA PRESSE

Quel est le sujet de votre prochaine création, Nom de domaine, que vous mettez en scène au Quat'Sous?

C'est une pièce qui traite du deuil. C'est l'histoire d'une famille qui a perdu un enfant et, deux ans après sa mort, demeure très affectée au point de ne plus pouvoir communiquer entre eux. L'adolescent de la famille découvre un jeu multijoueurs sur un site internet. Il propose alors à ses parents d'y participer. Par le biais de ce jeu en ligne, la famille va enfin pouvoir communiquer et s'affranchir de la douleur. Quand on perd un être cher, comment trouver du sens aux mots pour partager notre immense désarroi?

Le jeu en ligne dépeint le Québec rural des années 20 avec les us et coutumes de cette époque-là: religion, morale, devoir, rôles définis entre les sexes, etc. Curieusement, c'est l'adolescent de 16 ans qui est fasciné par l'ancien temps...

Cette famille est incapable de vivre dans le présent. Elle va peut-être trouver dans le passé des réponses, des repères. Depuis la mort de sa soeur, le fils n'existe plus dans les yeux de ses parents. Même si elle est disparue, sa soeur prend encore toute la place dans la famille. Or, le but du jeu, c'est de l'enterrer pour de bon. Ma pièce montre des personnages qui fuient dans un monde virtuel pour trouver des réponses.

En 2012, à l'ère du 2.0, qu'est-ce que le théâtre peut donner de plus par rapport aux autres médias ou formes artistiques?

Aujourd'hui, le théâtre est un média complètement archaïque. Il y a quelque chose d'étrange avec l'idée d'aller s'asseoir dans un espace avec 200, 300 ou 800 personnes et leur demander d'attendre que quelque chose se passe... Alors qu'on peut avoir accès au monde entier avec un clic du doigt. Or, si je fais du théâtre, c'est justement pour rassembler les gens et leur offrir, l'espace d'une heure ou de deux heures, l'occasion d'avoir un rapport avec le présent. L'actualité des arts vivants, c'est de revenir aux racines profondes du théâtre: des humains assis devant d'autres humains qui racontent une histoire en temps réel et non pas à travers un filtre, un montage.

En novembre 2011, pour votre compagnie, vous avez créé le «Projet Blanc». Des spectateurs, munis d'écouteurs, ont été voir L'École des femmes de Molière juchés au paradis du TNM. Pendant qu'ils regardaient le spectacle, ils pouvaient écouter sur une bande enregistrée vos commentaires et questionnements à propos de la mise en scène d'Yves Desgagnés. Était-ce de la provocation contre ce théâtre institutionnel?

Pour certaines personnes, il y avait une part de provocation. Mais je m'intéressais davantage à l'actualité de ce classique et aux réflexions dans la tête du spectateur. Avec la proposition de mise en abîme (du théâtre dans le théâtre) dans la lecture d'Yves Desgagnés, tous les personnages de la pièce de Molière devenaient des acteurs du milieu théâtral. Et Arnolphe était un directeur de théâtre qui tient son public dans l'ignorance. C'est du moins l'interprétation qu'on en a tirée.

Depuis 15 ans, aux Écuries ou ailleurs, vous faites du théâtre autrement, en marge. Une pièce pour 50 acteurs, une autre pour un spectateur. Des déambulatoires dans la rue ou un spectacle sur le toit du Théâtre d'Aujourd'hui. Si on vous offrait la direction artistique d'un théâtre institutionnel, accepteriez-vous?

Je poserais d'abord la question de comment ramener l'artistique dans ce poste. Je voudrais être un directeur artistique et non un gérant d'entreprise. En demandant le titre de directeur général pour se protéger des mises à pied, on a gangréné les compagnies théâtrales par l'administratif. Les directions s'occupent plus de gestion, d'administration ou de soirées-bénéfice que d'art en tant que tel. C'est le milieu culturel qui a adopté, à la fin des années 80, le discours économique et marchand. Ç'a été le début de la fin. On a aujourd'hui des créateurs de 20 ans qui parlent d'art comme des entrepreneurs et qui vendent leur oeuvre comme un produit.

Pour Olivier Choinière, le théâtre restera toujours un lieu de combat?

Oui, je l'espère. De par sa forme ancienne, son côté archaïque, le théâtre a un potentiel de radicalité. Ce que je souhaite, c'est qu'on puisse le retrouver et l'exploiter, au lieu de toujours faire du théâtre comme un divertissement.

Nom de domaine, au Quat'Sous du 16 octobre au 10 novembre.