Jean Guilda n'est plus. Avec lui s'éteignent une icône de la culture populaire et un précurseur de la diversité sexuelle. Le Marilyn Monroe du Music Hall, qui s'est éteint mercredi à l'âge de 88 ans, a transgressé nombre de tabous.

Sylvie St-Jacques LA PRESSE

Au début des années 50, Jean Guilda de Mortellaro met au monde Guilda. Dans la France de la Libération, il fait ses premiers pas comme personnificateur féminin et devient la tête d'affiche de cabarets. En compagnie de la chanteuse Mistinguett, de qui il a été la doublure, il met le cap sur l'Amérique du Nord au début des années 50. Le Québec de l'époque de Manda Parent, Gilles Latulippe et Juliette Pétry a adopté ce personnage tout en glamour, en paillettes et en faux cils. Il était un singulier fantaisiste qui s'appropriait une ultime féminité, souvent grivois, mais jamais vulgaire.

Les cabarets

Selon Michel Dorais, sociologue de la sexualité à l'Université Laval, il faut se rappeler que la popularité de Guilda précède l'avènement de la télévision. Les cabarets, où Guilda triomphait avec ses toilettes extravagantes, ses plumes et ses perruques, étaient des lieux fort courus par un public piqué d'une curiosité pour le mystère et l'ambiguïté. «Jean Guilda a rendu sympathique l'ambiguïté sexuelle. Il balisait et banalisait le travestisme, à une époque où cela était vu comme quelque chose de quasi épeurant. Même les gens qui pouvaient être homophobes, sexistes le trouvaient sympathique, à une époque où l'expression diversité sexuelle n'existait même pas», observe le sociologue.

Certes, le premier travesti connu du Québec a été snobé par une certaine intelligentsia théâtrale, reconnaît Yves Desgagnés, qui voit dans Guilda et d'autres acteurs de la scène burlesque «les porte-parole de tous les travers de la société».

Accepté sans jugement

«Il a été accepté, sans jugement moral, par les classes populaires, qui riaient de bon coeur de ses spectacles et appréciaient son élégance», observe l'acteur et metteur en scène, qui l'a vu deux fois en spectacle. «Lors d'un cabaret avec Gilles Latulippe, la folie qui avait envahi la salle était indescriptible. Il répondait aux commentaires du public avec une répartie inouïe, et on parle ici d'une époque bien avant la LNI!» S'il reconnaît que Guilda a «ouvert la voie au métier qu'on fait aujourd'hui», Luc Provost, alias Mado Lamotte, dit ne pas du tout avoir été influencé par celui qui imitait à perfection Marilyn Monroe et d'autres stars. «Pour Guilda, l'important était la ressemblance parfaite. C'est un art qui se perd, l'imitation. À cette époque de la Casa Loma, il incarnait la grande classe, rien n'était laissé au hasard.»

Marié trois fois, père de trois enfants, bisexuel, Jean Guilda gardait sa vie personnelle plutôt secrète. Son plus scandaleux fait d'armes a peut-être été de révéler, aux Francs-Tireurs en 2006, qu'il avait eu une relation sexuelle avec un jeune homme de 16 ans qu'il considérait comme son fils.

Après Guilda, il y a eu Boy George, RuPaul, Lady Gaga, et la transsexuelle Jenna Talackova, qui a revendiqué le droit de concourir au titre de Miss Univers-Canada. «On est déjà rendus ailleurs», songe Michel Dorais.