Le décès d'un acrobate ukrainien du Cirque du Soleil le 17 octobre 2009, à la suite d'une chute lors d'un entraînement, est dû à une erreur de sa part, conclut le rapport d'enquête de la Commission de la santé et de la Sécurité du travail du Québec. Mais la CSST a tout de même remis deux constats d'infraction au Cirque du Soleil et lui a imposé deux amendes pour un total de 1915$ pour des manquements à la Loi sur la santé et la sécurité du travail.

Éric Clément LA PRESSE

L'accident est survenu le 16 octobre 2009 vers 10h au studio E du Cirque du Soleil, 8400, 2e avenue, à Montréal. Oleksandr Zhurov (Sacha) a chuté d'une balançoire russe Varekai et est mort le lendemain. La CSST avait déclenché une enquête sous la responsabilité des inspecteurs Carole Grenon et Jacques St-Amour.

Dans leur rapport remis le 12 mai et dont La Presse a eu copie, ils concluent que la chute de l'acrobate s'est produite au moment où il a retiré «prématurément» son deuxième pied de la sangle qui le maintenait sur la balançoire. En reposant ses pieds côte à côte, il a été déstabilisé en raison des forces exercées par le mouvement de la balançoire. Il a manqué d'appui et, dans sa chute, s'est frappé la tête au sol.

Au moment de l'accident, 10 personnes étaient présentes à l'entraînement sur le plateau du studio: 5 acrobates (dont Sacha), 4 entraîneurs et un technicien gréeur.

La chute de l'acrobate s'est produite alors que l'entraînement consistait à exécuter une figure nommée le soleil. Deux acrobates utilisaient la balançoire: le pousseur (Sacha), sur le plateau de la balançoire, et le voltigeur, à l'extrémité du plateau, qui effectuait des figures acrobatiques grâce aux poussées de Sacha.

Pour effectuer la figure, le pousseur a fait tourner la balançoire autour de son axe principal en lui faisant faire une rotation de 360º. Vers 9h57, il a mis ses pieds dans la sangle du plateau et a effectué quatre à cinq rotations de 360º autour de l'axe principal. À la dernière rotation, il a retiré ses pieds l'un après l'autre de la sangle.

«Les pieds de l'acrobate n'ont alors plus d'adhérence au plateau et ils se soulèvent vers l'arrière, lit-on dans le rapport d'enquête. Au même moment, le plateau amorce une descente en direction nord-sud. À l'arrivée du plateau en direction du sol, ses mains lâchent les barreaux et ses pieds frappent l'extrémité sud du plateau. L'acrobate est projeté au sol et subit un traumatisme crânien.»

Le technicien gréeur a communiqué avec un technicien ambulancier du cirque qui est venu auprès du blessé et a «procédé aux premiers soins». Urgences-Santé est arrivé sur les lieux à 10h10 et a transporté le blessé à l'hôpital du Sacré-Coeur où il est décédé le lendemain des suites d'un traumatisme crânien.

Dans le cadre de son enquête, la CSST a demandé et obtenu du Cirque du Soleil l'ensemble des plans et devis de la balançoire, l'attestation de conformité de son assemblage et le registre sur la fréquence de l'entretien et de la maintenance de la balançoire. La CSST a aussi demandé au cirque «les documents permettant de démontrer que l'analyse de risques sur la balançoire russe Varekai a été effectuée et que les mesures mises en place répondent aux exigences de la CSST.»

Deux constats d'infraction ont ensuite été émis au Cirque du soleil, a dit à La Presse, hier, Alexandre Reny, porte-parole de la CSST. Une poursuite a été déposée en vertu de l'article 62 de la Loi sur la santé et la sécurité du travail car les lieux auraient dû demeurer inchangés après l'accident. Or, le cirque avait nettoyé les lieux une heure après l'événement et avait déplacé l'équipement en cause avant l'arrivée de la CSST.

«Ils ont commis ainsi une infraction à l'article 236 de cette loi, dit Mme Reny. Un montant total de 1115$ est réclamé. Un second constat, avec 800$ d'amende, a été émis parce que l'employeur a contrevenu à l'article 51 de la même loi pour un risque de chute au poste de pousseur sur la balançoire russe, risque qui n'est pas identifié alors que cela peut affecter la santé et la sécurité d'un travailleur.»

«La dernière révision de la grille d'analyse du spectacle Varekai effectuée en 2007 n'inclut pas l'analyse des risques pour le pousseur, lit-on dans le rapport. Selon les témoignages recueillis, le poste de pousseur est considéré comme le moins à risque pour un acrobate.» La CSST estime que le Cirque du Soleil a sous-estimé les risques que constitue le rôle du pousseur sur une balançoire russe Varekaï.

L'amende aurait pu être plus élevée mais la CSST estime que le Cirque travaille bien en prévention des risques tout en estimant que l'entreprise a une part de responsabilité dans cet accident dont on peut voir une simulation à www.cyberpresse.ca/sacha.

Alors âgé de 24 ans, Oleksandr Zhurov était arrivé à Montréal le 15 juillet 2009. Acrobate depuis l'âge de 10 ans, il agissait comme pousseur depuis son arrivée au Cirque du Soleil. Le jour de l'accident, il avait eu deux mois d'entraînement sur la balançoire russe et avait obtenu à deux reprises, le 31 août et le 5 octobre, une «très bonne notation» lors des évaluations de son travail.

Selon le rapport de la CSST, c'est l'entraîneur acrobatique d'Oleksandr qui a estimé qu'il avait «retiré ses pieds de la courroie plus tôt qu'à l'habitude». Un ingénieur mécanique et un étudiant de l'École de technologie supérieure ont été invités par la CSST à étudier la cause de l'accident. Ils ont conclu qu'au moment où l'acrobate a retiré «prématurément» son deuxième pied de la sangle, «les forces exercées par le mouvement du plateau de la balançoire sur le travailleur excèdent ses capacités à se maintenir en place».

Le rapport précise que compte tenu des circonstances, la force requise pour que l'acrobate maintienne ses bras sur les barreaux de la balançoire était de quatre fois son poids. «La force d'environ 280 kg exercée sur les membres supérieurs fait en sorte que l'acrobate lâche les poteaux de la balançoire, ses pieds frappent l'extrémité du plateau et il est projeté au sol. Sa chute le blesse mortellement à la tête. Cette cause est retenue», lit-on dans le rapport de la CSST.

Dans un communiqué publié aujourd'hui, la CSST rappelle aux employeurs et aux travailleurs du milieu des arts de la scène «l'importance de mettre en place des mesures de prévention».

En collaboration avec le milieu des arts de la scène, la CSST a produit en 2009 un guide, Quand la prévention entre en scène, chacun a son rôle à jouer, qui expose les responsabilités de l'employeur et du travailleur en la matière (pour informations: www.csst.qc.ca/artsdelascene).

Le Cirque du Soleil n'a pas rappelé La Presse, hier.