Après avoir conquis la francophonie entière et l'ensemble de l'Afrique avec Dimanche à Bamako, le couple non voyant Amadou Bagayoko et Mariam Doumbia a ravi le monde musical britannique: Welcome to Mali, leur cinquième album studio, a fait boum au Royaume-Uni. Et voici la machine d'Amadou & Mariam à l'assaut de l'Amérique. Montréal, une ville déjà conquise, ne fait pas exception au plan de match.

Alain Brunet LA PRESSE

- Est-ce que ça va?

- Oui, ça va. Tout va bien!

Amadou rit paisiblement au bout du fil. «Est-ce que ça va?» est une formule récurrente de sa rhétorique, elle-même fait partie de sa marque de commerce.

 

Tout baigne donc pour Amadou et son épouse Mariam, qui reviennent à Montréal pour y présenter le travail accompli avec les réalisateurs Marc-Antoine Moreau et Laurent Jaïs, sans compter cette fameuse Sabali, chanson réalisée par le célébrissime Damon Albarn (Blur, Gorillaz, The Good, the Bad and the Queen), féru de musique africaine. Lancé l'automne dernier, Welcome to Mali a produit chez les Anglais l'effet que Dimanche à Bamako avait produit au sein de la francophonie en 2005. Une bombe, rien de moins.

Amadou & Mariam font désormais partie d'un aréopage d'artistes africains dont le rayonnement dépasse clairement la francophonie et l'Afrique de l'Ouest dont ils sont issus.

Les Britanniques ne sont pas étrangers à ce nouveau rayonnement, à commencer par Damon Albarn: «Nous nous étions rapprochés de lui à travers le plateau Africa Express, qui se déplaçait de ville en ville. Nous nous sommes retrouvés à Bamako, puis à Londres, Bristol, Liverpool, Kinshasa, Lagos... Nous avons appris à nous connaître, nous avons fraternisé. Lorsque nous avons commencé à enregistrer notre nouvel album, nous avons fait appel à ses services afin qu'il joue sur une chanson. C'est alors qu'il a proposé la musique de Sabali. Mariam a écrit les paroles, il a réalisé la chanson...»

C'était parti pour ce vibrant Welcome to Mali, qui relançait l'ascension entreprise avec Dimanche à Bamako, album-clé de la pop africaine s'il en est.

«Travailler alors avec Manu Chao, rappelle l'interviewé, ç'avait été un grand changement pour nous, du fait que Manu était très connu et qu'il se soit intéressé à notre musique. Plusieurs regards se sont ensuite tournés vers nous. Avec Damon Albarn, Laurent Jaïs et Marc-Antoine Moreau, nous avons fait beaucoup de recherche, nous avons essayé plein de choses pour aboutir à ces résultats. Avec Sabali, par exemple, la musique électronique prend un peu le pas. Sur d'autres chansons, le rock est un peu plus présent. Nous avons le sentiment d'être montés un peu plus haut par rapport à l'album précédent.»

Sur scène, Amadou estime pouvoir compter sur une «machine encore plus forte qu'avant.»

«Elle se fonde sur le groove et l'ambiance festive, soutient le chanteur et guitariste. Nos pièces peuvent durer deux fois plus longtemps sur scène que sur disque, elles peuvent être enrichies de solos qui ne se trouvent pas dans les enregistrements. On essaie en ce sens d'adapter le studio à la scène.»

Voilà autant de facteurs qui positionnent le fameux couple au top de sa notoriété. Installés à Montreuil où ils passent environ le tiers de l'année, Amadou et Mariam conservent leur domicile à Bamako où ils passent aussi plusieurs mois par an.

«Pour retrouver la famille et retrouver l'ambiance du pays, explique Amadou. Nous y sommes impliqués socialement, d'ailleurs: je préside la Fédération des artistes du Mali ainsi que le Syndicat des musiciens, sans compter tous ces événements de solidarité pour les aveugles du Mali, programmes alimentaires, etc.»

Non seulement le succès exceptionnel d'Amadou et Mariam sur la scène world met en relief la complexité et l'innovation sonores de leurs productions ainsi que la force exceptionnelle de leur machine à spectacles, mais encore révèle-t-il la simplicité et la bonhomie déconcertantes de leur pensée mise en rimes.

«Nous sommes témoins de pas mal de choses, nous voulons les dire comme ça: l'espoir de la paix, l'entente mutuelle, l'amour, la dénonciation de la corruption en politique, tout ça doit être exprimé dans un langage accessible, pense le principal intéressé. Nous ne voulons pas prendre de détours afin que les gens puissent rapidement se situer, et se sentir avec nous.»

Inutile d'ajouter que le message positif d'Amadou et Mariam transpire l'optimisme. «Je le suis beaucoup dans la vie, corrobore le musicien. Il faut se dire que c'est possible, l'optimisme procure la volonté nécessaire au changement. Lorsqu'on a commencé, on ne connaissait personne et on se disait que ça finirait par marcher. On est toujours dans cette dynamique.»

Il fallait être effectivement très optimiste pour accomplir ce qu'a accompli ce couple qui dure. Trois enfants (tous adultes) sont d'ailleurs nés de cette union exemplaire.

«Nous les avons élevés lorsque nous étions à temps plein en Afrique. Notre famille élargie nous a aidés à les élever malgré notre handicap. Ce n'était pas si compliqué, somme toute; en Afrique, vous savez, la maison n'est jamais vide. Et oui, plein de monde s'étonne de la durabilité de notre mariage. Nous essayons que ça dure encore, que ça puisse donner de l'espoir aux gens. Bien sûr, il y a toujours de petits problèmes, mais c'est minime car on arrive toujours à se comprendre. Ce qui est le plus important, et capital, c'est de se dire que l'intérêt de l'un est celui de l'autre.»

Bien reçu! À Amadou Bagayoko, on ne demandera plus jamais: «Est-ce que ça va?»

Amadou&Mariam, au Métropolis le 5 juin, dans le cadre de la programmation «jazz à l'année» du Festival international de jazz de Montréal.