À 30 ans, la pianiste jazz japonaise Hiromi Uehara jouit d'une popularité croissante. Ses facultés phénoménales au clavier, la vivacité qui caractérise son jeu spectaculaire ont produit un mélange tout simplement explosif.

Mis à jour le 18 févr. 2010
Alain Brunet LA PRESSE

Non sans heurts: si plusieurs l'applaudissent à tout rompre, d'autres voient dans sa musique une succession de sparages techniques sans substance.

Chose certaine, cette petite boule d'énergie (un euphémisme!) ne passe pas inaperçue. À Montréal, Hiromi s'est produite à quelques reprises, ce qui lui a permis de séduire un auditoire qui risque fort de se présenter à sa prestation solo, présentée aujourd'hui dans le cadre du festival Montréal en lumière.

«J'ai commencé à jouer en solo avant de me produire avec quiconque. C'est ce que je fais depuis l'enfance», a-t-elle observé lorsque La Presse l'a jointe au fin fond de la Géorgie. Pas celle des Américains, mais bien celle du lugeur mort tragiquement il y a quelques jours.

Bien entourée

Installée à New York après avoir fait ses études au Berklee College of Music de Boston, la jazzwoman a toujours été bien entourée. Le grand Ahmad Jamal, dont la présence sur scène manque cruellement au public montréalais depuis plusieurs années, l'a prise sous son aile lorsqu'elle est débarquée aux États-Unis. On sait également que Chick Corea fait partie de ses supporters les plus fervents, au point d'avoir enregistré en duo avec elle.

Et l'on ne compte pas le trio qu'elle a formé l'an dernier avec le bassiste Stanley Clarke et le batteur Lenny White - qui furent membres du fameux groupe Return to Forever sous la gouverne de Corea. À Montréal, on l'a vue avec son propre ensemble, soit le bassiste anglais Tony Grey, le batteur slovaque Martin Valihora et le guitariste américain David Fiuczynski. Ce groupe serait en «pause indéfinie», puisque Hiromi Uehara reprendra bientôt du service dans un nouveau quartette formé par Stanley Clarke.

Virages abrupts et silence

«Je ne pense jamais à la place que j'occupe dans le monde de la musique, affirme Hiromi, refusant d'être associée à quelque tendance. Lorsque j'ai le sentiment d'avoir donné une bonne performance, c'est lorsque je suis allée (musicalement) là où je n'étais jamais allée auparavant. C'est lorsque j'ai parcouru des territoires inconnus. Ces choses se produisent lorsqu'on ne les force pas.»

«Si mes virages soudains et mes changements abrupts au clavier sont un trait de caractère dans ma vie de tous les jours? Je ne sais pas! (rire timide) Lorsque je suis lente dans le quotidien, vous savez, je suis très lente! Et je peux aussi l'être au clavier. Vous savez, j'aime beaucoup le silence. Le silence est magnifique.»

On ne peut qualifier d'avant-gardiste le jazz d'Hiromi. Ni de traditionnel. «À New York, confie-t-elle, j'assiste à plusieurs concerts. Lorsque je me produis dans les festivals, j'assiste également à d'autres concerts au programme lorsque j'en ai le temps. Que j'aille voir Björk, The Police ou Ahmad Jamal, qu'importe... je profite de toutes ces expériences. Mais je ne peux identifier ce qui en ressort clairement dans ma musique. C'est inspirant, tout comme la tradition du jazz. Un de mes pianistes préférés est Erroll Garner, j'ai commencé à l'écouter dès l'âge de 8 ans, tout comme Oscar Peterson, un autre musicien merveilleux.»

Inspirée par la pionnière

Au cours des dernières décennies, plusieurs pianistes japonaises ont investi la planète jazz: Toshiko Akiyoshi, Aki Takase, Satoko Fujii, Junko Onishi, Mamiko Watanabe, Miki Hayama, connues des amateurs... très spécialisés. C'est la pionnière, Toshiko Akyoshi, qui inspire le plus Hiromi. «Je la respecte vraiment, elle est une grande musicienne, dit-elle. Elle est également une battante, ce qui est très inspirant pour moi. Elle a ouvert la porte à tant de musiciens japonais aux États-Unis, elle fut la première à y percer.»

Au moins une fois l'an, Hiromi rentre au Japon, y joue et y visite sa famille, ses parents et son frère aîné journaliste. Mais elle ignore si elle y retournera pour de bon un jour. «En fait, je suis bien là où je joue. J'aime les gens, j'aime la nature.»

Nul ne peut prédire si Hiromi fera un jour l'unanimité. On constate néanmoins une amélioration sensible de son art à chaque étape qu'elle nous propose. Humblement, elle suggère sa propre perception de son accession à la maturité: «Lorsque je regarde derrière moi, je constate que j'ai gagné en dynamique. J'ai le sentiment d'exprimer davantage de choses. C'est comme le reste de la vie: on essaie de tirer le meilleur de nos expériences.»

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Dans le cadre de Montréal en lumière, Hiromi se produit en solo aujourd'hui, 20 h, au Gesù.