L'instrument s'appelle le krar. C'est une lyre à six cordes vieille comme le monde, dont l'origine demeure inconnue. Une invention hébreuse? Égyptienne? Peu importe. Car c'est en Éthiopie que le krar a fini par trouver sa niche.

Mis à jour le 16 juill. 2013
Jean-Christophe Laurence LA PRESSE

Le Krar Collective, qui est de passage demain soir au Cabaret du Mile End dans le cadre des Nuits d'Afrique, est probablement l'ambassadeur le plus connu de cet instrument millénaire. Signé par le label anglais World Circuit, le groupe a lancé l'an dernier un disque complet de chansons jouées au krar (Ethiopia Super Krar) et sa réputation internationale grandit.

Rencontrer Mulatu Astatqé

Alors que le monde occidental n'en finit plus de se pâmer devant l'éthio-jazz et la musique pop éthiopienne, le choix d'exploiter le filon traditionnel peut sembler étonnant. Mais pour Temesgen Zeleke, leader du trio, ce choix était clair.

« À 15 ans, j'ai découvert le krar en voyant un ami en jouer. Je m'en suis fabriqué un. Mais ma mère l'a détruit parce qu'elle voulait que je fasse des études plutôt que de la musique. J'en ai fabriqué un autre, elle l'a détruit. Un troisième et elle l'a détruit. Un quatrième, pareil. Après le cinquième, elle m'a laissé continuer... »

Contrairement à ce que craignait sa maman, cela n'a pas empêché Temesgen d'étudier. Parti du nord du pays pour s'installer dans la capitale, le musicien s'est inscrit à l'African&Jazz school d'Addis-Abeba, fondée par le vénérable Mulatu Astatqé, père de l'éthio-jazz. Ce dernier va vite remarquer la technique peu orthodoxe de Temesgen et l'encourager dans cette voie. « Il a vu que j'essayais de jouer le krar comme de la guitare. Il m'a fait venir dans son bureau et m'a demandé de quel instrument je voulais jouer. Je lui ai dit que je cherchais surtout de nouveaux sons. Je pense qu'il aimé parce qu'il m'a offert six mois de cours gratuits! »

Les White Stripes éthiopiens

Pendant quelques années, Temesgen va se produire pour les touristes dans les hôtels et les clubs d'Addis-Abeba. Mais en 2002, accusé de faire trop de politique dans ses concerts, il doit quitter le pays. Il a 22 ans.

C'est à Londres, sa ville d'adoption, qu'il développe progressivement le concept du Krar Collective. Brisant les codes, le musicien décide de jouer de son instrument debout, alors qu'il faut normalement être assis. Puis, il intègre d'autres instruments traditionnels éthiopiens, comme le washint (flûte) et le masengo (un genre de violon), ainsi qu'une danseuse (Genet Assefa) et un joueur de tambour kebero (Robel Taye).

Le trio est découvert alors qu'il se produit dans un mariage éthiopien. Désormais produit par World Circuit, le groupe sort de la marge. Même si le Krar Collective fait de la musique traditionnelle, le milieu des musiques du monde est impressionné par son énergie proche du rock'n'roll. Certains les comparent à des« White Stripes éthiopiens », à cause de leur côté brut et minimal. Il faut dire que Temesgen joue d'un krar électrifié, ce qui renforce cette impression.

On est encore loin de Jimi Hendrix. Mais Temesgen Zeleke, toujours en quête de nouveaux sons, n'a pas dit son dernier mot. « Pour l'instant, j'utilise une pédale pour mes sons de basse. Mais mon plan, c'est de me brancher dans des pédales de reverb et de distorsion. Quand j'ai vu d'autres musiciens utiliser ça, je me suis dit: il faut que j'essaie. Ça va rajouter un côté encore plus rock. Je croise les doigts, j'espère que ça va marcher... »

Le Krar Collective se produit ce soir, à 21h, au Cabaret du Mile End, dans le cadre du festival Nuits d'Afrique.